CHAPITRE V

AFFRONTER LES INCERTITUDES


 
 

" Les dieux nous créent bien des surprises :

l'attendu ne s'accomplit pas, et à l'inattendu

un dieu ouvre la voie. "

Euripide

Nous n’avons pas encore incorporé en nous le message d’Euripide qui est de s’attendre à l’inattendu. La fin du XXe siècle a été propice, pourtant, pour comprendre l’incertitude irrémédiable de l’histoire humaine.

Les siècles précédents ont toujours cru en un futur, soit répétitif soit progressif. Le XXe siècle a découvert la perte du futur, c’est-à-dire son imprédictibilité. Cette prise de conscience doit être accompagnée par une autre, rétroactive et corrélative : celle que l’histoire humaine a été et demeure une aventure inconnue. Une grande conquête de l’intelligence serait de pouvoir enfin se débarrasser de l’illusion de prédire le destin humain. L’avenir reste ouvert et imprédictible. Certes, il existe des déterminations économiques, sociologiques et autres dans le cours de l’histoire, mais celles-ci sont en relation instable et incertaine avec des accidents et aléas innombrables qui font bifurquer ou détourner son cours.

Les civilisations traditionnelles vivaient dans la certitude d'un temps cyclique dont il fallait assurer le bon fonctionnement par des sacrifices parfois humains. La civilisation moderne a vécu dans la certitude du progrès historique. La prise de conscience de l'incertitude historique se fait aujourd’hui dans l’effondrement du mythe du Progrès. Un progrès est certes possible, mais il est incertain. A cela s'ajoutent toutes les incertitudes dues à la vélocité et à l'accélération des processus complexes et aléatoires de notre ère planétaire que ni l'esprit humain, ni un super-ordinateur, ni aucun démon de Laplace ne sauraient embrasser.

  1. L’INCERTITUDE HISTORIQUE
Qui pensait au printemps 1914 qu’un attentat commis à Sarajevo déclencherait une guerre mondiale qui durerait quatre ans et ferait des millions de victimes ?

Qui pensait en 1916 que l’armée russe se décomposerait et qu’un petit parti marxiste, marginal, provoquerait, contrairement à sa propre doctrine, une révolution communiste en octobre 1917 ?

Qui pensait en 1918 que le traité de paix signé portait en lui les germes d’une deuxième guerre mondiale qui éclaterait en 1939 ?

Qui pensait dans la prospérité de 1927 qu’une catastrophe économique, commencée en 1929 à Wall Street, déferlerait sur la planète ?

Qui pensait en 1930 qu’Hitler arriverait légalement au pouvoir en 1933 ?

Qui pensait en 1940-41, à part quelques irréalistes, que la formidable domination nazie sur l’Europe, puis les progrès foudroyants de la Wehrmacht en URSS jusqu’aux portes de Leningrad et Moscou seraient suivis en 1942 d’un renversement total de la situation ?

Qui pensait en 1943, en pleine alliance entre Soviétiques et Occidentaux, que la guerre froide surviendrait trois ans plus tard entre ces mêmes alliés ?

Qui pensait en 1980, à part quelques illuminés, que l’Empire soviétique imploserait en 1989 ?

Qui imaginait en 1989 la guerre du Golfe et la guerre qui décomposerait la Yougoslavie ?

Qui, en janvier 1999, avait songé aux frappes aériennes sur la Serbie de mars 1999 et qui, au moment où sont écrites ces lignes, peut en mesurer les conséquences ?

Nul ne peut répondre à ces questions au moment de l’écriture de ces lignes qui, peut-être, resteront encore sans réponse durant le XXIe siècle. Comme disait Patocka : " Le devenir est désormais problématisé et le sera à jamais ". Le futur se nomme incertitude.

2. L’HISTOIRE CREATRICE ET DESTRUCTRICE

Le surgissement du nouveau ne peut être prédit, sinon il ne serait pas nouveau. Le surgissement d’une création ne saurait être connu à l’avance, sinon il n’y aurait pas création.

L'histoire s'avance, non de façon frontale comme un fleuve, mais par déviations qui viennent d'innovations ou créations internes, ou d’événements ou accidents externes. La transformation interne commence à partir de créations d’abord locales et quasi microscopiques, s’effectuant dans un milieu restreint initialement à quelques individus et apparaissant comme déviances par rapport à la normalité. Si la déviance n’est pas écrasée, alors elle peut dans des conditions favorables, souvent formées par des crises, paralyser la régulation qui la refrénait ou la réprimait, puis proliférer de façon épidémique, se développer, se propager et devenir une tendance de plus en plus puissante produisant la nouvelle normalité. Ainsi en fut-il de toutes les inventions techniques, de l’attelage, de la boussole, de l’imprimerie, de la machine à vapeur, du cinéma, jusqu’à l’ordinateur ; ainsi en fut-il du capitalisme dans les villes-Etats de la Renaissance ; ainsi en fut-il de toutes les grandes religions universelles, nées d’une prédication singulière avec Siddhârta, Moïse, Jésus, Mohammed, Luther ; ainsi en fut-il de toutes les grandes idéologies universelles, nées chez quelques esprits marginaux.

Les despotismes et totalitarismes savent que les individus porteurs de différence constituent une déviance potentielle ; ils les éliminent et ils anéantissent les microfoyers de déviance. Toutefois, les despotismes finissent par s'amollir, et la déviance surgit, parfois même au sommet de l'État, souvent de façon inattendue, dans l’esprit d’un nouveau souverain ou d’un nouveau secrétaire général.

Toute évolution est le fruit d'une déviance réussie dont le développement transforme le système où elle a pris naissance : elle désorganise le système en le réorganisant. Les grandes transformations sont des morphogenèses, créatrices de formes nouvelles, qui peuvent constituer de véritables métamorphoses. De toute façon, il n'est pas d'évolution qui ne soit désorganisatrice/réorganisatrice dans son processus de transformation ou de métamorphose.

Il n’y a pas que les innovations et créations. Il y a aussi les destructions. Celles-ci peuvent venir des développements nouveaux : ainsi, les développements de la technique, de l’industrie et du capitalisme ont entraîné la destruction des civilisations traditionnelles. Les destructions massives et brutales arrivent de l’extérieur, par la conquête et l’extermination qui anéantirent les empires et cités de l’Antiquité. Au XVIe siècle, la conquête espagnole constitue une catastrophe totale pour les empires et civilisations des Incas et des Aztèques. Le XXe siècle a vu l’effondrement de l’Empire ottoman, celui de l’Empire austro-hongrois et l’implosion de l’Empire soviétique. En outre, bien des acquis sont perdus à jamais à la suite de cataclysmes historiques. Tant de savoirs, tant d'œuvres de pensée, tant de chefs-d'œuvre littéraires, inscrits dans les livres, ont été détruits avec ces livres. Il y a une très faible intégration de l'expérience humaine acquise et une très forte déperdition de cette expérience, dissipée en très grande partie à chaque génération. En fait, il y a une déperdition énorme de l'acquis dans l'histoire. Enfin, bien des idées salutaires ne sont pas intégrées mais au contraire rejetées par les normes, tabous, interdits.

L’histoire nous montre donc aussi bien d’étonnantes créations, comme à Athènes cinq siècles avant notre ère où apparurent à la fois la démocratie et la philosophie, et de terribles destructions, non seulement de sociétés, mais de civilisations.

L'histoire ne constitue donc pas une évolution linéaire. Elle connaît des turbulences, des bifurcations, des dérives, des phases immobiles, des stases, des périodes de latence suivies de virulences comme pour le christianisme, qui incuba deux siècles avant de submerger l'Empire romain ; des processus épidémiques extrêmement rapides comme la diffusion de l'Islam. C'est un chevauchement de devenirs heurtés, avec aléas, incertitudes, comportant des évolutions, des involutions, des progressions, des régressions, des brisures. Et, lorsqu'il s’est constitué une histoire planétaire, celle-ci a comporté comme on l'a vu en ce siècle deux guerres mondiales et les éruptions totalitaires. L'histoire est un complexe d'ordre, de désordre et d'organisation. Elle obéit à la fois à des déterminismes et à des hasards où surgissent sans cesse le " bruit et la fureur ". Elle a toujours deux visages contraires : civilisation et barbarie, création et destruction, genèses et mises à mort...

3. UN MONDE INCERTAIN

L’aventure incertaine de l’humanité ne fait que poursuivre dans sa sphère l’aventure incertaine du cosmos, née d’un accident pour nous impensable et se continuant dans un devenir de créations et de destructions.

Nous avons appris à la fin du XXe siècle qu’à la vision d’un univers obéissant à un ordre impeccable, il faut substituer une vision où cet univers est le jeu et l'enjeu d'une dialogique (relation à la fois antagoniste, concurrente et complémentaire) entre l'ordre, le désordre et l'organisation.

La Terre, à l'origine probablement ramassis de détritus cosmiques issus d'une explosion solaire, s'est elle-même auto-organisée dans une dialogique entre ordre ø désordre ø organisation, subissant non seulement éruptions et tremblements de terre mais aussi le choc violent d'aérolithes, dont l'un a peut être suscité l'arrachage de la lune10.

4. AFFRONTER LES INCERTITUDES

Une conscience nouvelle commence à émerger : l’homme, confronté de tous côtés aux incertitudes, est emporté dans une nouvelle aventure. Il faut apprendre à affronter l’incertitude, car nous vivons une époque changeante où les valeurs sont ambivalentes, où tout est lié. C’est pourquoi, l’éducation du futur doit revenir sur les incertitudes liées à la connaissance (cf. Chapitre II), car il y a :

Tant de problèmes dramatiquement liés font penser que le monde n'est pas seulement en crise, il est dans cet état violent où s'affrontent les forces de mort et les forces de vie, que l'on peut appeler agonie. Bien que solidaires, les humains demeurent ennemis les uns des autres, et le déferlement des haines de race, religion, idéologie entraîne toujours guerres, massacres, tortures, haines, mépris. Les processus sont destructeurs d'un monde ancien, là multimillénaire, ailleurs multiséculaire. L'humanité n'arrive pas à accoucher de l'Humanité. Nous ne savons pas encore s'il s'agit seulement de l'agonie d'un vieux monde, qui annonce une nouvelle naissance, ou d'une agonie mortelle. Une conscience nouvelle commence d’émerger : l’humanité est emportée dans une aventure inconnue.

4.1 L’incertitude du réel

Ainsi, la réalité n'est pas lisible de toute évidence. Les idées et théories ne reflètent pas, mais traduisent la réalité qu'elles peuvent traduire de façon erronée. Notre réalité n'est autre que notre idée de la réalité.

Aussi importe-t-il de ne pas être réaliste au sens trivial (s'adapter à l'immédiat) ni irréaliste au sens trivial (se soustraire aux contraintes de la réalité), il importe d’être réaliste au sens complexe : comprendre l'incertitude du réel, savoir qu'il y a du possible encore invisible dans le réel.

Ceci nous montre qu'il faut savoir interpréter la réalité avant de reconnaître où est le réalisme.

Une fois encore nous arrivons à des incertitudes sur la réalité qui frappent d'incertitude les réalismes et révèlent parfois que d’apparents irréalismes étaient réalistes.

4.2 L’incertitude de la connaissance

La connaissance est donc bien une aventure incertaine qui comporte en elle-même, et en permanence, le risque d’illusion et d’erreur.

Or, c’est dans les certitudes doctrinaires, dogmatiques et intolérantes que se trouvent les pires illusions ; au contraire, la conscience du caractère incertain de l’acte cognitif constitue une chance d’arriver à une connaissance pertinente, laquelle nécessite examens, vérifications et convergence des indices ; ainsi, dans les mots croisés, l’on arrive à la justesse pour chaque mot à la fois dans l’adéquation avec sa définition et sa congruence avec les autres mots qui comportent des lettres communes ; puis, la concordance générale qui s’établit entre tous les mots constitue une vérification d’ensemble qui confirme la légitimité des différents mots inscrits. Mais la vie, à la différence des mots croisés, comporte des cases sans définition, des cases à fausses définitions, et surtout l’absence d’un cadre général clos ; ce n’est que là où l’on peut isoler un cadre et traiter d’éléments classables, comme dans le tableau de Mendeleïev, que l’on peut arriver à des certitudes. Une fois de plus, répétons-le, la connaissance est une navigation dans un océan d’incertitudes à travers des archipels de certitudes.

4.3 Les incertitudes et l’écologie de l’action

On a parfois l’impression que l’action simplifie car, dans une alternative, on décide, on tranche. Or, l’action est décision, choix, mais c’est aussi pari. Et dans la notion de pari, il y a la conscience du risque et de l’incertitude.

Ici intervient la notion de l’écologie de l’action. Dès qu’un individu entreprend une action, quelle qu’elle soit, celle-ci commence à échapper à ses intentions. Cette action entre dans un univers d’interactions et c’est finalement l’environnement qui s’en saisit dans un sens qui peut devenir contraire à l’intention initiale. Souvent l’action reviendra en boomerang sur notre tête. Cela nous oblige à suivre l’action, à essayer de la corriger – s’il est encore temps – et parfois de la torpiller comme les responsables de la NASA qui, si une fusée dévie de sa trajectoire, la font exploser.

L’écologie de l’action c’est en somme tenir compte de la complexité qu’elle suppose, c’est-à-dire aléa, hasard, initiative, décision, inattendu, imprévu, conscience des dérives et des transformations11.

Un des plus grands acquis du XXe siècle a été l’établissement de théorèmes limitant la connaissance, tant dans le raisonnement (théorème de Gödel, théorème de Chaitin) que dans l’action. Dans ce domaine, signalons le théorème d’Arrow érigeant l'impossibilité d'agréger un intérêt collectif à partir des intérêts individuels comme de définir un bonheur collectif à partir de la collection des bonheurs individuels. Plus largement, il y a l'impossibilité de poser un algorithme d'optimisation dans les problèmes humains : la recherche de l'optimisation dépasse toute puissance de recherche disponible et rend finalement non optimale, voire pessimale, la recherche d'un optimum. On est amené à une nouvelle incertitude entre la recherche du plus grand bien et celle du moindre mal.

Par ailleurs, la théorie des jeux de von Neumann nous indique qu’au-delà d'un duel entre deux acteurs rationnels on ne peut décider de façon certaine de la meilleure stratégie. Or, les jeux de la vie comportent rarement deux acteurs, et encore plus rarement des acteurs rationnels.

Enfin, la grande incertitude à affronter vient de ce que nous appelons l’écologie de l’action et qui comporte quatre principes.

4.3.1 La boucle risque ø précaution Le principe d’incertitude issu de la double nécessité du risque et de la précaution. Pour toute action entreprise en milieu incertain, il y a contradiction entre le principe de risque et le principe de précaution, l'un et l'autre étant nécessaires ; il s’agit de pouvoir les lier en dépit de leur opposition, selon la parole de Périclès : " nous savons tous à la fois faire preuve d'une audace extrême et n'entreprendre rien qu'après mûre réflexion. Chez les autres la hardiesse est un effet de l'ignorance tandis que la réflexion engendre l'indécision ", in Thucydide, Guerre du Péloponnèse. 4.3.2 La boucle fins ø moyens Le principe d'incertitude de la fin et des moyens. Comme les moyens et les fins inter-rétro-agissent les uns sur les autres, il est presque inévitable que des moyens ignobles au service de fins nobles pervertissent celles-ci et finissent par se substituer aux fins. Les moyens asservissants employés pour une fin libératrice peuvent non seulement contaminer cette fin, mais aussi s'autofinaliser. Ainsi la Tcheka, après avoir perverti le projet socialiste, s'est autofinalisée en devenant, sous les noms successifs de Guépéou, NKVD, KGB, une puissance policière suprême destinée à s'autoperpétuer. Toutefois, la ruse, le mensonge, la force au service d'une juste cause peuvent sauver celle-ci sans la contaminer à condition d'avoir été des moyens exceptionnels et provisoires. A l’inverse, il est possible que des actions perverses aboutissent, justement par les réactions qu'elles provoquent, à des résultats heureux. Il n'est donc pas absolument certain que la pureté des moyens aboutisse aux fins souhaitées, ni que leur impureté soit nécessairement néfaste. 4.3.3 La boucle action ø contexte Toute action échappe à la volonté de son auteur en entrant dans le jeu des inter-rétro-actions du milieu où elle intervient. Tel est le principe propre à l’écologie de l’action. L'action risque non seulement l'échec mais aussi le détournement ou la perversion de son sens initial, et elle peut même se retourner contre ses initiateurs. Ainsi, le déclenchement de la révolution d'octobre 1917 a suscité non pas une dictature du prolétariat mais une dictature sur le prolétariat. Plus largement, les deux voies vers le socialisme, la voie réformiste social-démocrate et la voie révolutionnaire léniniste ont l'une et l'autre abouti à tout autre chose que leurs finalités. L'installation du roi Juan Carlos en Espagne, selon l'intention du général Franco de consolider son ordre despotique, a au contraire fortement contribué à diriger l'Espagne vers la démocratie.

Aussi l'action peut-elle avoir trois types de conséquences insoupçonnées, comme l'a recensé Hirschman :

5. L’IMPREDICTIBILITE A LONG TERME

L'on peut certes envisager ou supputer les effets à court terme d'une action, mais ses effets à long terme sont imprédictibles. Ainsi les conséquences en chaîne de 1789 ont-elle été toutes inattendues. La Terreur, puis Thermidor, puis l'Empire, puis le rétablissement des Bourbons et, plus largement, les conséquences européennes et mondiales de la Révolution française ont été imprévisibles jusqu'en octobre 1917 inclus, comme ont été ensuite imprévisibles les conséquences d'octobre 1917, depuis la formation jusqu'à la chute d'un empire totalitaire.

Ainsi, nulle action n'est assurée d'œuvrer dans le sens de son intention.

L'écologie de l'action nous invite toutefois non pas à l'inaction mais au pari qui reconnaît ses risques et à la stratégie qui permet de modifier voire d'annuler l'action entreprise.

5.1 Le pari et la stratégie

Il y a effectivement deux viatiques pour affronter l’incertitude de l’action. Le premier est la pleine conscience du pari que comporte la décision, le second le recours à la stratégie.

Une fois effectué le choix réfléchi d’une décision, la pleine conscience de l’incertitude devient la pleine conscience d’un pari. Pascal avait reconnu que sa foi relevait d’un pari. La notion de pari doit être généralisée à toute foi, la foi en un monde meilleur, la foi en la fraternité ou en la justice, ainsi qu’à toute décision éthique.

La stratégie doit prévaloir sur le programme. Le programme établit une séquence d’actions qui doivent être exécutées sans variation dans un environnement stable, mais, dès qu’il y a modification des conditions extérieures, le programme est bloqué. La stratégie, par contre, élabore un scénario d'action en examinant les certitudes et incertitudes de la situation, les probabilités, les improbabilités. Le scénario peut et doit être modifié selon les informations recueillies, les hasards, contretemps ou bonnes fortunes rencontrés en cours de route. Nous pouvons, au sein de nos stratégies, utiliser de courtes séquences programmées, mais, pour tout ce qui s’effectue dans un environnement instable et incertain, la stratégie s’impose. Elle doit tantôt privilégier la prudence, tantôt l'audace et, si possible, les deux à la fois. La stratégie peut et doit souvent effectuer des compromis. Jusqu'où ? Il n'y a pas de réponse générale à cette question, mais, là encore, il y a un risque, soit celui de l'intransigeance qui conduit à la défaite, soit celui de la transigeance qui conduit à l'abdication. C'est dans la stratégie que se pose toujours de façon singulière, en fonction du contexte et en vertu de son propre développement, le problème de la dialogique entre fins et moyens.

Enfin, il nous faut considérer les difficultés d’une stratégie au service d’une finalité complexe comme celle qu’indique la devise " liberté égalité fraternité ". Ces trois termes complémentaires sont en même temps antagonistes ; la liberté tend à détruire l’égalité ; celle-ci, si elle est imposée, tend à détruire la liberté ; enfin la fraternité ne peut être ni édictée, ni imposée, mais incitée. Selon les conditions historiques, une stratégie devra favoriser soit la liberté, soit l’égalité, soit la fraternité, mais sans jamais s’opposer véritablement aux deux autres termes.

Ainsi, la riposte aux incertitudes de l’action est constituée par le choix réfléchi d'une décision, la conscience du pari, l'élaboration d'une stratégie qui tienne compte des complexités inhérentes à ses propres finalités, qui puisse en cours d’action se modifier en fonction des aléas, informations, changements de contexte et qui puisse envisager l’éventuel torpillage de l'action qui aurait pris un cours nocif. Aussi peut-on et doit-on lutter contre les incertitudes de l'action ; on peut même les surmonter à court ou moyen terme, mais nul ne saurait prétendre les avoir éliminées à long terme. La stratégie, comme la connaissance, demeure une navigation dans un océan d'incertitudes à travers des archipels de certitudes.

Le désir de liquider l'Incertitude peut alors nous apparaître comme la maladie propre à nos esprits, et tout acheminement vers la grande Certitude ne pourrait être qu'une grossesse nerveuse.

La pensée doit donc s’armer et s’aguerrir pour affronter l’incertitude. Tout ce qui comporte chance comporte risque, et la pensée doit reconnaître les chances des risques comme les risques des chances.

L'abandon du progrès garanti par les " lois de l'Histoire " n'est pas l'abandon du progrès, mais la reconnaissance de son caractère incertain et fragile. Le renoncement au meilleur des mondes n'est nullement le renoncement à un monde meilleur.

Dans l'histoire, nous avons vu souvent, hélas, que le possible devient impossible, et nous pouvons pressentir que les plus riches possibilités humaines demeurent encore impossibles à réaliser. Mais nous avons vu aussi que l'inespéré devient possible et se réalise ; nous avons souvent vu que l'improbable se réalise plutôt que le probable ; sachons donc espérer en l'inespéré et œuvrer pour l'improbable.


10    Voir supra Chapitre III « Enseigner la condition humaine », 1.3 « La condition terrestre ».
11    Cf. E. Morin, « Introduction à la pensée complexe », ESF éditeur, Paris, 1990.
 
 
 
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