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Les écosystèmes forestiers méditerranéens
face aux changements climatiquesCorine Hoff et Serge Rambal
CEFE/CNRS Route de Mende. 34033 Montpellier Cedex
Pourquoi étudier les effets de changements
climatiques sur les écosystèmes méditerranéens
? Le doublement du CO2 atmosphérique pour les années 2030-2050
est maintenant admis. Ce doublement est en train d'affecter le climat du
globe et d'influer sur le fonctionnement de la biosphère terrestre.
Les impacts attendus seront d'autant plus critiques que la végétation
considérée subit des contraintes climatiques importantes.
C'est le cas des écosystèmes méditerranéens
qui font face à des sécheresses estivales plus ou moins prononcées.
Nous allons dans un premier temps décrire les grandes caractéristiques
de ces écosystèmes et de leur environnement climatique. Nous
nous intéresserons ensuite aux changements climatiques qui sont
en cours ou attendus en région méditerranéenne et
aux impacts possibles sur les écosystèmes.
Généralités sur le cadre d'étude
H. Le Houérou du Centre d'Ecologie Fonctionnelle et Evolutive
(CEFE) de Montpellier évalue la surface de la zone méditerranéenne
française à 18 % du territoire national soit 87000 km2. Le
relief est très présent avec des altitudes qui varient entre
0 et 1500 m (Mont-Aigoual 1567 m). Nous excluons de ce développement
les zones de moyenne montagne, la zone littorale et les régions
de montagnes faisant l'objet de chapitres séparés. Les températures
dépendent largement de l'altitude, de la latitude et de la continentalité.
La moyenne annuelle peut aller de 4,3°C au Mont-Aigoual à 15,3°C
à Toulon avec une température moyenne journalière
durant les mois de juillet et août qui atteint 23,8°C à
Perpignan (normales climatologiques 1931-1960). Une des composantes extrêmement
importante du climat méditerranéen est son régime
pluviométrique avec les précipitations survenant principalement
en hiver. La bande littorale connaît des précipitations annuelles
inférieures à 600 mm (Marseille 533 mm). A l'intérieur
des terres ce total dépasse 800 mm et culmine à 2282 mm au
Mont-Aigoual (normales climatologiques 1951-1970).
La forêt méditerranéenne représente deux
millions d'hectares soit un septième de la forêt française.
Elle est constituée principalement de chênes sempervirents
: vert (Quercus ilex), liège (Quercus suber) ou décidu :
blanc (Quercus pubescens) et de pin d'Alep. Les ressources de cette forêt
sont le bois mais aussi le pâturage par les animaux : herbe, fruits
et feuilles des arbres. La végétation actuelle est le résultat
d'interactions complexes entre la flore, le climat, les conditions édaphiques
et la nature et la fréquence des perturbations d'origine anthropiques.
Les facteurs climatiques qui déterminent sa structure et son fonctionnement
sont principalement de nature hydrique : les précipitations et leur
distribution annuelle, la température et l'évapotranspiration
potentielle (ETP) et leurs relations avec les précipitations. Le
facteur édaphique principal est la géologie qui conditionne
en grande partie l'ampleur du réservoir-sol.
Les perturbations d'origine anthropique ayant un impact notable sur
la dynamique de la végétation sont les coupes de bois, le
pâturage et le feu. La modification de l'utilisation des terres conditionne
pour partie le développement actuel des écosystèmes
naturels. Alors que dans plusieurs pays du sud du bassin méditerranéen
nous assistons à une augmentation des cultures au détriment
de ces derniers, il n'en est pas de même en Europe où la tendance
est à un abandon des terres et une reprise de la forêt. En
zone méditerranéenne française, le pourcentage en
surface de forêts et zones arbustives a augmenté de 23 % entre
1965 et 1985. Durant cette même période, H. Le Houérou
montre que la régression des cultures a été comprise
entre 7 et 9 % alors que par comparaison les zones non-agricoles (industrie,
zones urbaines, réseaux de communication) ont augmenté de
15 %.
Ayant défini les conditions actuelles et montré l'importance
croissante que prend la forêt dans le paysage méditerranéen,
nous allons nous intéresser maintenant à la perspective des
changements climatiques.
Le climat méditerranéen : chronique de changements annoncés
L'augmentation en cours de la température
L'utilisation de modèles
Les modèles de circulation générale (MCG) sont actuellement les meilleurs outils pour mettre en évidence d'éventuelles modifications du climat. Le doublement de la concentration de CO2 atmosphérique envisagé pour le milieu du XXIe siècle a été utilisé pour de nombreuses simulations climatiques. Le rapport de l'European Climate Support Network de 1995 montre les résultats de différents modèles européens. Ceux-ci s'accordent pour donner un réchauffement global moyen compris entre 1,3 et 1,9 °C. Nous avons analysé les résultats de la simulation UKTR du modèle couplé océan-atmosphère du Hadley Centre (Royaume-Uni). Cette simulation prend en compte une augmentation progressive du CO2 atmosphérique de 1 % par an sur 75 ans correspondant au scénario d'évolution proposé par le GIEC en 1992 sous l'hypothèse du maintien d'un développement planétaire économique et démographique fort. Nous allons présenter les tendances issues de cette simulation pour la maille du modèle centrée sur la région Languedoc-Roussillon. Cette maille représente une zone rectangulaire de 250 sur 300 km. La différence entre l'expérience de contrôle sans doublement de CO2 et l'expérience avec modification de la concentration de CO2 permet d'évaluer les tendances des paramètres climatiques. L'analyse de tendance conduite pour la température montre un accroissement moyen annuel significatif de +0,039 °C, soit +2,9 degrés sur 75 ans, pour le mois de janvier et +0,083 °C, soit +6,2 degrés sur le même horizon de simulation pour le mois de juillet (figure 1).
Figure 1 : Analyse de tendance pour la simulation
UKTR des anomalies de température pour le mois de janvier (en haut)
et le mois de juillet (en bas) sur la maille du modèle de Hadley
Centre centrée sur la région Languedoc-Roussillon.
Les changements observés
Des variations ont déjà été décelées sur les observations de température à l'échelle globale. Plusieurs études ont montré un réchauffement marqué en 1940, des conditions stables pour les années 1970 et un accroissement de température plus rapide ensuite avec les records des années 1980, 1981, 1983, 1990 et 1994. L'année 1995 a été la plus chaude au niveau global (+0,4 degré par rapport aux normales 1961-1990). Ces tendances dégagées à partir des observations sont de même signe et de même amplitude que celles obtenues par les MCGs. Des augmentations significatives de la température de la mer Méditerranée ont également pu être mises en évidence à des profondeurs réputées pour leur stabilité thermique : +0,4 °C à 80 m de profondeur entre 1973 et 1987, +0,12 °C pour les profondeurs supérieures à 400 m entre 1959 et 1989. Des indicateurs biologiques contribuent à valider l'hypothèse d'un réchauffement. Des espèces marines thermophiles (algues, oursins, étoiles de mer, soléidés...) ont été observées récemment en Méditerranée.
Vers une baisse limitée du cumul de précipitation estivale ?
Résultats des modèles
Plusieurs simulations climatiques indiquent un accroissement des précipitations en hiver de 0,2 à 0,4 mm/jour ou 6 à 12 mm/mois sur le bassin méditerranéen alors que les quantités de précipitation en été changent peu. Ces tendances sont confirmées par le rapport de l'European Climate Support Network en 1995. L'analyse des tendances pour la simulation UKTR du Hadley Centre sur la maille Languedoc-Roussillon montre une diminution très faible des cumuls annuels de 0,43 mm/an et une diminution des précipitations de 0,24 mm/an pour la période mai-août (figure 2). La période mai-août a été retenue ici car elle donne une quantification réaliste de la sécheresse pour le climat méditerranéen.
Evolution observée des précipitations
Dégager une tendance sur les précipitations à partir
des observations est plus difficile en raison de leur imprévisibilité.
Cette imprévisibilité que l'on peut caractériser par
la variabilité interannuelle atteint pour les zones isoclimatiques
méditerranéennes 30 % de la moyenne. Elle n'est qu'au maximum
18 % pour les autres climats. L'analyse de longues séries climatiques
reste toutefois la méthode la plus sûre. L'analyse des précipitations
annuelles et saisonnières pour 1500 stations dans le monde sur une
période de référence démarrant au milieu du
XIXe siècle a montré pour l'Europe une augmentation des précipitations
annuelles qui est due en grande partie à l'augmentation des pluies
d'hiver alors que les accroissements sont plus faibles pour le printemps
et l'automne. Une légère tendance à la raréfaction
des pluies est détectée en été. En ce qui concerne
le nord de l'Afrique, il y a une diminution des précipitations surtout
en été et en automne.
Les régions à climat méditerranéen que
nous étudions se placent schématiquement à l'interface
entre ces deux zones ayant des tendances évolutives opposées.
De longues séries (plus de cent ans) sont disponibles à plusieurs
endroits du bassin méditerranéen comme Padoue et Rome en
Italie, Marseille en France. C'est le cas de Montpellier où l'analyse
de tendance conduite sur les séries mensuelles de quantités
de précipitation de la période 1835-1995 montre une très
faible diminution des pluies annuelles (-0,03 mm/an) et une diminution
significative de 0,46 mm/an des pluies de mai à août (figure
3) sensible depuis les années 1880. Ces tendances mettent en évidence
la situation de transition du climat méditerranéen. Ces tendances
sont du même ordre que celles que l'on obtient des simulations de
MCGs. Elles ne sont pas dues à des problèmes instrumentaux
et ne sont pas locales car elles se retrouvent en d'autres lieux autour
du bassin Méditerranéen (Séville en Espagne par exemple
: données non présentées ici). Ceci est confirmé
par l'examen des répartitions spatiales des quantités de
précipitations. Pour la période critique (mai à août),
les isohyètes ont été cartographiées à
partir des données de 75 stations météorologiques
autour du Golfe du Lion. La figure 4 montre clairement qu'il y a une avancée
de l'isohyète 150 mm de 35 km vers l'intérieur des terres
entre les deux périodes d'étude 1851-1900 et 1959-1994.
Figure 2 : Analyse de tendance pour la simulation
UKTR des anomalies de précipitation annuelles (en bas) et cumulées
sur la période mai-août (en haut) sur la maille du modèle
de Hadley Centre centrée sur la région Languedoc-Roussillon.
Figure 3 : Précipitation annuelles (en
haut) et cumulées sur la période mai-août (en bas)
pour Montpellier. L'analyse de tendance a été conduite sur
la période 1835-1995 mais des données existent depuis 1762.
Figure 4 : Structures spatiales du cumul de
précipitations sur la période mai-août dans la région
localisée encadrée sur la carte du haut. Les structures obtenues
avec les données de la période 1851-1900 (figure du milieu)
peuvent être comparées avec celles de la période 1959-1994
(figure du bas).
Quelles sont les modifications attendues du régime des précipitations ?
Pour des concentrations plus importantes de gaz à effet de serre
dans l'atmosphère, les simulations climatiques des MCGs ont mis
en évidence une augmentation de la fréquence des pluies convectives
intenses alors que les pluies convectives de faible intensité ou
les pluies de grande échelle diminuent. En utilisant le MCG australien
CSIRO4, différents auteurs ont noté une augmentation de la
pluie annuelle (+8,1 %) et une diminution du nombre de jours de pluie (-3,5
%) pour les latitudes moyennes (40°). Or cette diminution du nombre
de jours pluvieux est associée avec une diminution du nombre de
jours avec une pluie faible. Ceci signifie qu'il devrait y avoir des périodes
sèches plus fréquentes et une occurrence plus grande de fortes
pluies. Nous observons une augmentation similaire de la fréquence
des pluies convectives pour les classes de pluie supérieures à
5 mm en analysant les précipitations journalières de la simulation
UKTR du modèle du Hadley Centre sur la maille centrée sur
le Languedoc-Roussillon. Cette augmentation est aussi visible sur les pluies
associées aux phénomènes de convection simulées
par le MCG (figure 5).
Une étude menée par I. Parra en 1994 sur la ville de
Barcelone (Espagne), c'est à dire sur un site géographiquement
et climatiquement proche de notre maille d'étude, a montré
que les précipitations convectives dépendaient largement
de la température de la mer. Une augmentation d'un degré
de cette température provoquerait un accroissement de 5 % de la
part des précipitations convectives. Ceci est à rapprocher
de l'observation de l'augmentation de la température de la mer Méditerranée
que nous avons présentée plus haut. Une telle modification
est difficile à mettre en évidence dans les observations
actuelles car elle peut être associée à des classes
de pluie ayant des fréquences d'apparition faibles. Cependant, même
des modifications modestes du climat peuvent être associées
à des changements majeurs de l'amplitude et à la fréquence
d'événements comme les inondations et les sécheresses
extrêmes.
Conséquences de changements climatiques sur le fonctionnement des écosystèmes méditerranéens
Les tendances du climat détectées dans les résultats de simulation des modèles de circulation générale et dans les observations sont donc en bon accord. Au XXIe siècle, les écosystèmes méditerranéens auront à faire face à des températures et un régime de précipitations différents des conditions actuelles et nous allons maintenant voir quel peut être l'impact de ces variations sur leur fonctionnement.
Figure 5 : Comparaison des fréquences
relatives de la pluie journalière totale (en haut) et convective
(en bas) pour la simulation UKTR sur la maille du modèle du Hadley
Centre centrée sur la région Languedoc-Roussillon. La définition
de pluie convective est relative aux paramétrisations physiques
que le modèle de climat utilise pour décrire les phénomènes
de convection. La pluie totale est la somme de la pluie convective et de
la pluie de grande échelle.
Vers un déplacement des limites de végétation ?
L'évapotranspiration potentielle (ETP) est un des facteurs qui
détermine le bilan hydrique de la végétation méditerranéenne.
Le rapport des précipitations P et de l'ETP annuelles peut constituer
en quelque sorte un bon indice de sécheresse. Par exemple, il est
égal à 0,7 pour la région de Montpellier dont l'ETP
est de l'ordre de 1000 mm. Nous allons étudier l'impact d'une variation
de température sur les écosystèmes méditerranéens
au travers de ce paramètre.
Une augmentation de température provoque un accroissement de
l'ETP qui varie suivant la méthode de calcul utilisée. Pour
la même augmentation de température, l'évapotranspiration
potentielle serait augmentée de 50 à 150 mm selon la formule
de calcul. Si la valeur de l'ETP était inchangée, la diminution
du rapport P/ETP équivaudrait à une perte de 35 à
95 mm de la pluie annuelle. Ces résultats sont comparables à
ceux obtenus par H. Le Houérou pour une augmentation de température
de 3°C appliquée sur la totalité du bassin méditerranéen.
La limite pluviométrique inférieure des zones arbustives
sclérophylles est actuellement de 350-400 mm. Avec ce schéma,
elle pourrait se situer à 385-435 mm, voire 445-495 mm. Ceci provoquerait
à long terme une contraction de ces zones de
végétation à cause d'une aridité croissante.
L'augmentation de température en elle-même contribue directement
à ces déplacements. Une variation de température de
+2 °C cause en principe un déplacement des zones de végétation
de 2 °C x 100 m / 0,55 °C soit environ 366 mètres en altitude.
Pour les zones où la disponibilité en eau est faible et limite
le développement des plantes, la décroissance du rapport
P/ETP entraînerait une décroissance de la productivité.
L'impact d'une hausse de température sur l'ETP met en évidence
des modifications possibles dans les limites géographiques de la
végétation. Ces modifications ne peuvent toutefois être
perçues qu'à long, voire très long terme. Nous allons
maintenant voir l'impact direct de modifications climatiques sur le fonctionnement
des écosystèmes.
Les changements climatiques en cours modifient-ils la structure et le fonctionnement des écosystèmes forestiers ?
Pour quantifier les échanges d'énergie, d'eau et de carbone entre la canopée et l'atmosphère, l'indice foliaire (LAI) est souvent utilisé. La photosynthèse, la transpiration et l'interception du rayonnement solaire sont toutes reliées au LAI. Une des plus importantes sources de régulation du LAI est la disponibilité en eau. De ce fait, l'indice foliaire constitue un bon indicateur des changements qui affectent à court terme le fonctionnement des écosystèmes en terme de cycles de l'eau et du carbone sans pour autant affecter significativement sa composition floristique. En utilisant la modélisation, nous allons quantifier l'évolution de ce paramètre-clé dans le cas où les quantités de précipitations et les températures sont modifiées avec une tendance évolutive du même ordre que celle qui se met en place actuellement.
L'étude du cas d'un écosystème à chêne vert
Différents modèles de simulation des flux d'eau et de
carbone au sein des écosystèmes forestiers ont été
proposés dans la littérature. Ainsi le modèle PnET
développé par J. Aber du Complex Systems Research Center,
Etats-Unis, en 1992 peut être utilisé au niveau régional
pour simuler ces flux à l'échelle mensuelle. Il a été
validé pour un écosystème à chêne vert
caractéristique de la région nord-montpellieraine. Les données
météorologiques en entrée du modèle PnET sont
les moyennes mensuelles de température minimale et maximale, les
précipitations et le rayonnement solaire mensuels. Les données
de pluies proviennent de la série historique de Montpellier (1835-1995).
Cette série montre une diminution significative de la pluie estivale
qui a déjà été évoquée. La variation
de température qui a été appliquée à
la série observée est égale à +0,7 °C/100
ans. Elle est similaire à la tendance au réchauffement mise
en évidence sur des données au niveau global de la période
1861-1984. Le rayonnement solaire a été supposé inchangé
dans cette simulation.
La valeur moyenne de LAI simulé par le modèle PnET est
très proche de celle mesurée sur le même site par R.
Joffre (CEFE) en juillet 1993. Cette valeur est représentative des
écosystèmes de chênes verts poussant sur des sols à
faibles réserves en eau. L'évolution du LAI (figure 6) montre
la superposition de deux tendances : la première est une tendance
à long terme (-5 %/100 ans) qui est le résultat
de la diminution des pluies d'été signalée précédemment,
la seconde reflète le comportement de l'écosystème
face à l'alternance des années sèches et humides qui
provoque des fluctuations du LAI entre 2,0 et 3,1. Ces fluctuations sont
très importantes du point de vue écologique car elles représentent
l'ajustement de la végétation aux ressources en eau. En réduisant
la surface transpirante, la transpiration et le stress hydrique sont réduits
ainsi que corrélativement les risques d'inflammabilité. Les
variations de LAI ne sont toutefois pas assez importantes pour accroître
sensiblement le rayonnement photosynthétiquement actif atteignant
le sol et permettre le développement des espèces végétales
de sous bois ou la régénération de cet écosystème
par semis.
L'écosystème à chênes vert simulé
avec le modèle PnET montre donc un équilibre stable. Les
ajustements observés autour de la valeur moyenne d'indice foliaire
révèlent les possibilités d'adaptation de l'écosystème
face aux variations aléatoires et souvent importantes des apports
d'eau par les précipitations, qui semblent exclure l'embranchement
vers une nouvelle dynamique végétale.
Figure 6 : Evolution de l'indice foliaire pour
l'écosystème de chênes verts simulé par le modèle
PnET en utilisant les données mensuelles de pluie de Montpellier
de 1835 à 1995.
Conséquences de changements climatiques sur la fréquence des perturbations
Les modifications du régime pluviométrique rendent plus probables les perturbations majeures
Des changements dans la variabilité du climat peuvent avoir des
effets bien plus significatifs qu'une modification des valeurs moyennes.
Ceci a été montré pour les cultures par de nombreux
auteurs mais cela reste aussi valable pour les écosystèmes
naturels. Après nous être intéressés au comportement
des écosystèmes méditerranéens face à
des changements de la valeur moyenne de température et des quantités
de précipitation, nous allons maintenant montrer l'impact que peut
avoir un changement de régime pluviométrique.
L'utilisation de modèle qui simule à la fois les composantes
du bilan hydrique (transpiration, évaporation du sol nu, drainage
au-delà de la zone racinaire) et l'état hydrique des
végétaux permet de quantifier le comportement de l'écosystème
face à la sécheresse. Le scénario de modification
du régime des précipitations qui a été adopté
ici modifie la durée de retour de certaines classes de précipitations
journalières et est cohérent avec les résultats obtenus
pour les latitudes moyennes à l'aide du MCG CSIRO4 déjà
cité. Pour les classes de fortes pluies la fréquence d'occurrence
a été augmentée d'environ 100 %. La classe 20 mm qui
est compatible avec l'intensité de 12 mm/h pouvant caractériser
les pluies de type convectif reste inchangée. La fréquence
des pluies de grande échelle est diminuée. Pour caractériser
le degré de stress de la plante, la valeur de potentiel hydrique
de -4,2 MPa a été choisie comme seuil critique et correspond
à une perte de conductivité hydraulique du chêne vert
de 90 %.
Le nombre moyen de jours par an durant lesquels le potentiel hydrique
de la plante est inférieur au seuil est égal à 57±16
pour les 11 années de la simulation de référence (1983-1994).
Il augmente jusqu'à 66±16 avec le scénario choisi
pour la pluie (figure 7). Ce résultat est obtenu avec une diminution
du cumul annuel de précipitation faible et égale à
3 % ce qui est en accord avec les scénarios des MCGs. Cette diminution
faible provoque également des diminutions sensibles du drainage
au-delà de la zone racinaire et donc de la
ressource en eau qui sont montrées également par
S. Rambal du CEFE en utilisant un scénario similaire.
La modification de la variabilité du climat a donc des conséquences
non négligeables et bien plus contraignantes qu'un changement dans
la valeur moyenne des paramètres météorologiques.
Les écosystèmes peuvent réagir différemment
à l'allongement de la période de stress hydrique montrée
ici. Ainsi il est observé que les pins réduisent très
tôt leurs besoins en eau en bloquant leurs activités physiologiques
alors que les travaux de C. Damesin au CEFE mettent en évidence
le maintien des activités physiologiques des chênes vert et
blanc jusqu'à des niveaux de sécheresse extrêmes. Mais
cette plus longue période de stress peut rendre les écosystèmes
plus sensibles à des perturbations comme les incendies.
Perturbations : pression démographique, feux, dégradation du paysage et événements extrêmes
Après avoir examiné l'impact de modification du climat
sur les écosystèmes méditerranéens, nous allons
nous intéresser aux perturbations qui les affectent. En effet, la
fréquence de ces perturbations et les conditions favorables à
leur déclenchement seront modifiées par les changements climatiques.
Depuis 30 ans, l'abandon de l'exploitation des terres (cultures, coupes
de bois) a provoqué un accroissement annuel de 0,7 % de la surface
de forêts. Cette modification de l'occupation des terres a un impact
sur le bilan hydrique et sur les ressources en eau. S.
Rambal a montré que l'augmentation de la surface
Figure 7 : Le graphe de gauche représente
les valeurs de précipitations annuelles pour le scénario
de modification du régime de pluie utilisé en fonction des
précipitations actuelles. A droite le nombre de jours avec un potentiel
foliaire inférieur à -4,2 MPa a été tracé
de la même façon.
de forêts entre 1946 et 1979 sur le bassin du Lamalou situé
à 25 km au nord de Montpellier a provoqué une diminution
de 11 % de l'écoulement moyen pour des précipitations
annuelles moyennes de 1200 mm. L'augmentation de la surface forestière
et l'allongement de la période de stress hydrique (lié par
exemple à une modification du régime des précipitations)
augmentent d'autant la période favorable au déclenchement
des incendies. La végétation méditerranéenne
a une combustibilité élevée et le déclenchement
du feu est favorisé par une inflammabilité importante (sauf
pour le chêne blanc).
L'anticipation de la dynamique de la végétation après-feu
n'est pas un exercice simple. Trois modèles sont proposés
qui permettent de donner un diagnostic pour une gestion écologique
durable (tableau 1). La reconstitution d'un écosystème mature
après incendie dépend de la végétation considérée
et peut se faire soit par semis en une quarantaine d'années pour
les pins soit par rejet de souche en plus de 70 ans pour les chênes.
Dans ce dernier cas, les phénomènes mis en jeu lors d'un
feu restent complexes. La vitesse de reconstitution dépend de l'état
des réserves carbonées dans la souche après l'incendie
et ces réserves dépendent largement de la date et de l'intensité
de celui-ci. L'érosion des sols résultant d'un feu ou d'une
mauvaise gestion des terres peut accroître le ruissellement des eaux
de pluies, l'appauvrissement des sols et conduire à une augmentation
de l'aridité. La figure 8 résume les interactions possibles
entre les facteurs climatiques, géomorphologiques et humains qui
peuvent conduire l'écosystème à subir des perturbations
comme les incendies de plus en plus fréquentes et/ou à évoluer
vers une aridité croissante.
Les périodes de sécheresse sont également à
l'origine d'effets indirects importants sur la forêt : incendies,
perte de croissance mais aussi attaques d'insectes ravageurs. Plus qu'une
période de sécheresse, c'est la succession d'anomalies climatiques
qui met la forêt méditerranéenne en situation de faiblesse.
Ainsi la période de sécheresse pendant les trois années
1989, 1990, 1991 faisant suite au froid important de janvier 1985 a provoqué
une mortalité et des symptômes de dépérissement
plus ou moins accentués. Il est important de souligner l'impact
à long terme de ces crises pour la sélection et l'adaptation
aux conditions climatiques méditerranéennes. Mais des phénomènes
météorologiques ponctuels peuvent également avoir
des conséquences directes sur les écosystèmes méditerranéens.
Des vitesses exceptionnelles de vent peuvent provoquer des chablis. Les
6, 7 et 8 novembre 1982 aux Aresquiers près de 70 % des pins d'Alep
ont été abattus lors d'une tempête.
Les événements extrêmes du fait de leur intensité
et de leur faible fréquence sont difficiles à prévoir.
De plus, ils sont souvent très localisés dans l'espace et
le temps. Ceci n'est pas compatible avec les résolutions des modèles
de climat et il n'est donc pas possible de donner une évaluation
de ces phénomènes dans l'hypothèse d'un changement
climatique. Les événements rares représentent tout
de même la frontière entre l'adaptation ou la disparition
de l'écosystème et il faut prendre en compte leur éventualité
dans une prospective à long terme.
Figure 8 : Résumé des interactions
entre les processus climatiques et humains pouvant amener les écosystèmes
dans des états critiques telle une augmentation de l'aridité
ou accroître les risques de perturbations comme les incendies (redessiné
à partir du travail de Perez-Trejo,1994)
| Type de modèle | Expansion | Résistance | Stabilisation |
| Exemples | pin d'Alep, pin | chêne vert, | chêne pubescent |
| mésogéen, pin pignon, | chêne-liège | ||
| cèdre | |||
| Biologie | Fertilité précoce | Fertilité tardive | Fertilité très tardive |
| (10-20 ans) | (40-60 ans) | (70-80 ans) | |
| Production | Production | Production | |
| de graines importante | irrégulière et faible | irrégulière et faible | |
| Ecologie | Indifférent au substrat | Sols évolués | Sols bruns forestiers |
| et sol | ou semi-évolués | ||
| Stress hydrique toléré | Stress hydrique toléré | Stress hydrique toléré | |
| 1-6 mois | 1-6 mois | 1-2 mois | |
| Dissémination | Très forte (vent) | Faible | Faible |
| Compétition | Faible | Forte | Forte |
| interspécifique | |||
| Valeur forestière | Pré-forêt | Pré-forêt, forêt | Forêt |
| Croissance rapide | Croissance lente | Croissance assez rapide | |
| Production | Production | Production | |
| de biomasse : grande | de biomasse : faible | de biomasse : bonne | |
| Inflammabilité | Très élevée | Elevée | Faible |
| sauf le cèdre | |||
| Combustibilité | Elevée | Elevée | Elevée |
| Régénération | Semis | Rejet de souche | Rejet de souche |
| après feu | |||
| Reconstitution | 40-50 ans | 70-80 ans | 90-100 ans |
Table 1 : Caractéristiques essentielles
de trois grands modèles dynamiques forestiers en région méditerranéenne
(d'après Barbéro et al., 1991).
Conclusions
Plusieurs études, basées sur différents types de
données (MCG, longues séries, indices biologiques), s'accordent
pour mettre en évidence des modifications dans le climat pour la
région méditerranéenne au cours du XXIe siècle.
Les écosystèmes naturels de cette région devront y
faire face. Toutefois il a été montré que cette végétation
était déjà bien adaptée aux sécheresses
extrêmes du climat méditerranéen. Son adaptation à
la disponibilité en eau se fait par des ajustements de la surface
foliaire autour d'un état d'équilibre.
Une modification de la variabilité du climat semble avoir des
conséquences sur les écosystèmes bien plus importantes
et contraignantes qu'un changement dans la valeur moyenne des paramètres
météorologiques. Ainsi la modification du régime de
précipitation pourrait être associée à l'allongement
de la période de stress hydrique amenant un risque de feu accru
et/ou à des phénomènes de fortes précipitations
provoquant une dégradation des écosystèmes. Nous avons
également mis en avant les impacts que pouvaient avoir les événements
extrêmes sur les écosystèmes méditerranéens.
Alors que le phénomène de déprise agricole provoque
l'augmentation des surfaces de forêts dans la région méditerranéenne
française, l'étude de l'impact de changements climatiques
sur les écosystèmes devient de plus en plus importante. La
modification du bilan hydrique en liaison avec l'augmentation de la couverture
végétale peut rendre critiques les changements climatiques
en accentuant le phénomène de sécheresse et les risques
d'incendies.
Les changements climatiques sont envisagés au
XXIe siècle en liaison avec l'augmentation de la concen- tration
de CO2 atmosphérique. Or les plantes réagissent aussi à
l'augmentation du CO2 en diminuant leur conductance stomatique. C. B. Field
du Carnegie Institution of Washington, (Etats-Unis) a montré en
1995 que cette diminution de la conductance avait pour effet une baisse
de l'évapotranspiration et donc un maintien des réserves
en eau du sol à un niveau élevé. Ceci pourrait permettre
de limiter le déficit des précipitations envisagé
dans le cadre d'une modification du climat. Il n'est donc pas impossible
que les impacts des changements climatiques sur les écosystèmes
méditerranéens décrits précédemment
soient tempérés par les réactions de la végétation
à l'augmentation du CO2 atmosphérique.
Remerciements
Les données de précipitations et de température
mensuelles des 75 ans de la simulation de contrôle et de la simulation
avec doublement progressif du CO2 atmosphérique du modèle
du Hadley Centre ont été fournies par le Climate Impact LINK
Project sous les auspices de l'UK Meteorological Office. Nous remercions
Dr D. Viner du Climate Research Unit, School of Environmental Sciences,
University of East Anglia, Norwich, UK et Dr. J. Aber du Complex Systems
Research Center, Institute for the Study of Earth, Oceans and Space, University
of New Hampshire, Durham, USA pour avoir mis à notre disposition
les données du MCG et le modèle PnET respectivement. Nous
remercions également METEO-FRANCE pour les données
climatiques sur la France. Ce travail a été financé
par le ministère de l'Environnement français pour le programme
« Régionalisation des effets climatiques ».
Faute de place, il n'a pas été possible à l'éditeur
d'inclure la liste des références bibliographiques relatives
à ce texte. Nous nous en excusons auprès des différents
auteurs et tenons cette liste à la disposition des lecteurs intéressés.