![]() |
Impacts sur la forêt et la sylvicultureGilbert Aussenac et Jean-Marc Guehl
Bioclimatologie et Ecophysiologie, Unité de Recherches en Ecophysiologie Forestière,
INRA Nancy 54280 Champenoux
Introduction
L'augmentation régulière des gaz à effet de serre
notamment le CO2 pose la question d'un accroissement significatif de la
température de l'air à la surface de la terre et de possibles
changements climatiques avec des conséquences probables sur la végétation
forestière et les pratiques sylvicoles. Les données disponibles
font apparaître, depuis le milieu du siècle dernier, un réchauffement
jusqu'en 1940, suivi d'un léger refroidissement puis d'un réchauffement.
La prévision des changements climatiques à venir repose sur
des modèles de circulation générale de l'atmosphère.
Selon ces études, en 2060 pour un doublement de la teneur actuelle
en CO2, on prévoit pour la France, un accroissement en moyenne de
2 °C plus marqué en été et sur le sud du pays,
un accroissement des précipitations de 20 % en hiver mais une baisse
de 15 % en été avec des sécheresses plus longues et
intenses qui se traduiraient par une diminution de la disponibilité
en eau des sols de 5 à 10 %. Globalement on peut dire qu'en France
la distribution des arbres est limitée par la température
pour les espèces méditerranéennes et par l'alimentation
en eau pour les espèces septentrionales. Ainsi à long terme,
en relation avec les modifications climatiques annoncées, on pourra
assister, selon les cas, à l'extension de l'aire d'une espèce
si globalement (intégration des différents effets climatiques
et des influences biotiques), il s'agit d'une amélioration ou au
contraire à une contraction de l'aire si les conditions deviennent
défavorables.
Au plan des conséquences de ces phénomènes d'effet
de serre, il faut aussi remarquer qu'aux influences des modifications des
caractéristiques thermiques et hydriques du climat s'ajoutent les
effets directs de l'augmentation du CO2 sur le fonctionnement physiologique
des arbres.
Influences possibles des changements climatiques sur les arbres et les peuplements forestiers
Influence de la modification du régime thermique
Les modèles de prédictions des changements climatiques
ne peuvent pas, pour le moment, nous donner des informations précises
sur la structure réelle des futurs climats, notamment au niveau
saisonnier. Aussi, au-delà de considérations générales,
nous n'envisagerons qu'un certain nombre de situations simples, par exemple
l'influence d'un réchauffement hivernal sur les phénomènes
de photosynthèse chez les résineux, les risques d'accroissement
de dégâts liés aux gelées tardives en liaison
avec des débourrements plus précoces et la diminution des
risques de gelées précoces à l'automne.
Influence sur la période de débourrement
La période de débourrement constitue une composante essentielle
de l'adaptation des arbres au climat dans les climats tempérés
et boréaux. En effet, un débourrement trop précoce
a fréquemment pour conséquences des dégâts de
gelées qui peuvent dans certaines situations compromettre le développement
et la croissance de certaines espèces. Il s'agit d'un point important
qui doit être pris en considération par les reboiseurs utilisant
des espèces ou provenances en dehors de leur aire naturelle. En
effet, dans les populations naturelles, le débourrement des arbres
est synchronisé avec le cycle annuel de la température qui
constitue le facteur principal (avec pour certaines espèces comme
le hêtre, la photopériode) conditionnant le développement
des bourgeons. Pendant la période de repos automno-hivernale une
exposition plus ou moins longue, selon les espèces, à des
températures comprises entre -5 °C et +5 °C est nécessaire
pour lever la dormance des bourgeons. Le développement de ces derniers
va alors dépendre de l'augmentation des températures.
Pour plusieurs espèces d'arbres de régions tempérées,
le débourrement a pu être mis en relation avec la somme des
degrés-jours précédant ce stade phénologique.
Il a été possible ainsi de déterminer les sommes de
degrés-jours nécessaires au débourrement du sapin
pectiné, du sapin de Nordmann, de l'épicéa et du douglas
vert. En combinant les probabilités de gelées à différentes
dates et dans différentes stations avec les degrés-jours
nécessaires au débourrement, on a évalué les
risques de dégâts de gelées tardives pour ces espèces.
Cette étude montre que, d'une part les risques importants de dégâts
de gelées tardives ne se rencontrent pas uniquement dans les zones
les plus froides, mais concernent aussi des zones à climats plus
doux, océaniques par exemple et que, d'autre part, certaines espèces
comme le sapin pectiné sont actuellement tout à fait inadaptées
(débourrement trop précoce) à certaines zones climatiques.
Ainsi par exemple, malgré une température moyenne annuelle
plus élevée de 2 °C, le risque de dégâts
de gelées tardives est aussi élevé à Rennes
qu'à Nancy pour le sapin pectiné, l'épicéa
et le douglas vert.
Dégâts de gelées tardives
Face aux prévisions de changement climatique on peut alors se
demander quelles seraient les conséquences d'une augmentation de
température au plan des dégâts de gelées tardives
et du maintien de plusieurs espèces dans certaines régions.
La réponse à cette question n'est pas facile dans la mesure
où il s'agit à la fois d'estimer l'effet de la modification
climatique sur la précocité du débourrement et sur
les risques de gelées au printemps. En effet, si l'on peut
« facilement » simuler l'effet d'un réchauffement hivernal
modéré sur le développement des bourgeons, il est
beaucoup plus difficile de prévoir l'évolution des phénomènes
pour ce qui concerne la fréquence et l'importance des gelées
tardives dont le déterminisme est lié à différents
facteurs météorologiques (caractéristiques des masses
d'air, bilan radiatif nocturne, importance du vent). Plusieurs auteurs
ont abordé cette question et montrent que très probablement
l'augmentation de température devrait se traduire par un accroissement
des risques de dégâts au printemps en Grande-Bretagne et en
Finlande. Aux Pays-Bas et en Allemagne une étude conclut que notamment
pour le hêtre, les chênes rouge, sessile et pédonculé,
le frêne, l'épicéa et le pin sylvestre, les risques
pourraient diminuer.
En France dans les zones forestières, sur la base de certains
travaux et dans l'hypothèse où les besoins thermiques des
essences forestières pour atteindre le stade de débourrement
ne changeraient pas, on peut penser que, pour les espèces dont le
débourrement est essentiellement conditionné par le relèvement
thermique printanier comme les résineux (sapin pectiné, épicéa
et douglas vert), qu'une augmentation de 2 °C ne diminuerait pas les
risques de dégâts et sans doute les accroîtrait. Par
contre en ce qui concerne les feuillus comme le hêtre l'intervention
de phénomènes physiologiques liés au photopériodisme
pourrait avoir pour conséquence de diminuer le risque de gelées
tardives.
Influence du réchauffement en automne et en hiver
En automne, le réchauffement pourrait avoir un aspect positif
en retardant l'apparition des premières gelées qui constituent
un facteur limitant dans certaines régions pour certaines espèces
résineuses et feuillues (cèdre, douglas, épicéa
de Sitka, peupliers) à période de croissance longue et tardive.
En France, ce phénomène d'accroissement de la durée
de la période de croissance pourrait concerner le Nord-Est et les
zones de montagne. Par ailleurs on sait que la croissance, notamment la
croissance en hauteur, est étroitement liée à la température
et l'accomplissement total de cette phénophase nécessite
comme pour le débourrement une somme standard de degrés-jours.
Dans certaines situations septentrionales ou montagnardes cette somme n'est
pas atteinte avec pour conséquence des potentialités de croissance
limitées, le réchauffement pourrait alors être un facteur
d'amélioration de la production. Pour certaines espèces à
feuilles caduques (mélèze d'Europe, chêne pédonculé)
il semble qu'au contraire le réchauffement pourrait avoir pour effet
de rendre plus précoce la sénescence des feuilles.
Paradoxalement, l'augmentation des températures en automne et
en hiver pourrait rendre certaines espèces ou provenances plus sensibles
aux froids hivernaux. En effet la tolérance des tissus végétaux
au froid (endurcissement) est conditionnée par la baisse progressive
des températures en automne. Ainsi un endurcissement insuffisant
combiné à un type de climat caractérisé par
des possibilités de baisses importantes et rapides de température
pourrait aboutir à des situations voisines de celles de l'hiver
1985 où des dégâts de froid importants ont été
observés sur le pin maritime dans les Landes.
Pour les résineux la photosynthèse est possible en hiver
tant que la température est supérieure à 0 °C
; des cartes de potentialité hivernale de photosynthèse
ont pu être établies pour le Douglas vert qui montrent des
potentialités importantes dans l'ouest, le sud-ouest et le sud-est
de la France. Un réchauffement devrait donc augmenter la photosynthèse
pendant la période hivernale notamment dans l'Est et en montagne
et jouer un rôle positif pour l'amélioration de la croissance
.
Influence de la modification des précipitations et de la réserve en eau dans le sol
Importance de l'interaction du régime hydrique avec les autres paramètres
La modification du régime hydrique en interaction, avec les modifications
des autres paramètres (accroissement de la concentration en CO2
et de la température), devrait être l'élément
le plus déterminant à moyen terme pour les arbres et les
peuplements forestiers. En effet dans une hypothèse d'augmentation
modérée de température, si le régime hydrique
est satisfaisant, on ne devrait pas assister à de fortes perturbations
pour les espèces constituant la forêt française actuelle.
En effet, il est d'observation courante que des espèces septentrionales
peuvent pousser convenablement dans les régions méridionales
si les conditions d'alimentation en eau sont favorables. C'est le cas par
exemple du hêtre en forêt de Valbone dans le Gard. En ce qui
concerne les précipitations, il faut aussi préciser que au-delà
des hauteurs annuelles, c'est leur répartition saisonnière
qui est importante pour la forêt. Par exemple en climat continental,
certaines régions de l'Europe centrale ont des productions forestières
(épicéa) importantes, avec une pluviosité annuelle
faible mais qui est concentrée pour l'essentiel sur la période
estivale.
L'augmentation des températures et les modifications de l'importance
et de la répartition des précipitations vont entraîner
une augmentation de l'évapotranspiration, paramètre qui est
aussi sous la dépendance d'autres facteurs (énergie radiative,
humidité de l'air et vent). L'évapotranspiration climatique,
appelée évapotranspiration potentielle (ETP) correspond à
l'évapotranspiration d'un couvert végétal fermé
et parfaitement alimenté en eau. L'évapotranspiration réelle
(ETR) dépend des disponibilités en eau dans le sol et est
inférieure ou égale à l'évapotranspiration
potentielle. Le fonctionnement hydrique et photosynthétique et la
croissance des arbres est d'autant plus favorable que ETR/ETP est proche
de 1. Dans le contexte climatique actuel ce rapport est très souvent
inférieur à 1, même dans les zones favorables à
la forêt. Aussi si les températures augmentent et si la pluviométrie
est plutôt déficitaire en été ce rapport sera
encore plus faible et on comprend alors que la croissance en sera affectée
et que la survie de certaines espèces pourra être aussi compromise.
Influence des caractéristiques du sol
En fait, les variations à attendre au niveau de l'état
hydrique des arbres et en conséquence de la photosynthèse
et de la croissance vont aussi dépendre des caractéristiques
des sols et notamment de leur capacité de stockage de l'eau. Dans
bien des cas dans les régions septentrionales ou en montagne les
forêts occupent avec succès des surfaces importantes sur des
sols superficiels grâce à des pluies fréquentes et
suffisantes pendant l'été. Une baisse importante des précipitations
estivales liée à une augmentation des températures
entraînerait un accroissement des contraintes hydriques qui se traduirait
par des dépérissements et une disparition de la forêt
dans les zones à réserve hydrique faible. Le schéma
pourrait alors être celui qui est actuellement observé en
région méditerranéenne : forêts dans les zones
à sols profonds ou les fonds de vallées, les versants nord
et végétation basse et arbustive ailleurs. Les sécheresses
des années 1976, 1984, 1991 se répétant régulièrement
peuvent nous aider à entrevoir l'évolution à attendre
si les prévisions des modèles climatiques se vérifiaient.
Il faut par ailleurs préciser que dans l'hypothèse de
déficits pluviométriques importants par effet cumulé
sur deux années consécutives par exemple, dans un premier
stade on pourra paradoxalement observer des contraintes et des dégâts
plus importants chez les arbres des zones normalement bien alimentées
en eau que chez les arbres installés sur sol superficiel et subissant
de façon chronique des périodes plus ou moins longues de
sécheresse. En effet ces derniers présentent une biomasse
foliaire réduite et un système racinaire adapté à
des régimes hydriques peu favorables ; au contraire les arbres des
zones actuellement favorables sont caractérisés par une biomasse
aérienne très importante à forte capacité évapotranspiratoire
et donc totalement inadaptée à une situation de sécheresse
chronique. Ces arbres devront réduire leur biomasse et rééquilibrer
leur fonctionnement hydrique global sous peine d'une disparition rapide.
Dans un tel contexte les arbres préexistants finiraient par disparaître
mais l'espèce considérée pourrait se maintenir mais
avec des arbres ayant une croissance limitée ; par contre dans les
zones trop superficielles l'espèce concernée pourrait disparaître
comme indiqué précédemment.
Dans l'hypothèse en 2060 pour la France d'un accroissement en
moyenne de 2 °C plus marqué en été et d'un accroissement
des précipitations de 20 % en hiver mais avec une baisse de 15 %
en été une simulation basée sur un modèle de
bilan hydrique mis au point par l'Unité d'Ecophysiologie de Nancy
met en évidence, pour un peuplement adulte de hêtre dans la
région de Nancy, un doublement de l'intensité moyenne du
déficit hydrique estival. Ce premier résultat est à
commenter en considérant le fait que selon les cartes de variation
climatique disponibles, il apparaît que par rapport à la situation
actuelle l'est de la France serait moins fortement concerné par
les augmentations de température et la baisse estivale des précipitations
que les régions de l'Ouest. Des travaux complémentaires sont
donc encore nécessaires pour effectuer ces simulations pour l'ensemble
des régions forestières françaises et affiner davantage
la prévision.
Influence directe de l'augmentation du CO2
En dehors de l'influence des changements climatiques, le fonctionnement écophysiologique des arbres et des peuplements forestiers sera influencé directement par l'augmentation du gaz carbonique dans l'atmosphère.
En effet, bien qu'il existe encore relativement peu d'information concernant
l'influence directe de l'augmentation du CO2 car la plupart des expérimentations
ont été effectuées sur de jeunes plants cultivés
en conditions contrôlées et souvent sur de très brèves
périodes (quelques mois à peine), on observe généralement
une augmentation de l'assimilation de CO2 (photosynthèse nette).
Les résultats obtenus sur différentes espèces forestières
font aussi ressortir une augmentation de 46 % de la croissance en biomasse
avec un doublement de la concentration en CO2, mais on ne sait pas cependant
si ce phénomène continue à exister à long terme.
Par contre les études dendroécologiques nous montrent que
la croissance radiale des arbres forestiers a augmenté depuis une
centaine d'années sans qu'il soit pour l'instant possible d'en déterminer
précisément les causes (augmentation de température,
augmentation du gaz carbonique, augmentation des retombées azotées).
Le fait que chez beaucoup d'espèces, on observe une diminution
de l'ouverture des stomates en conséquence de l'augmentation de
concentration en CO2 de l'air, a souvent été considéré
comme un facteur de réduction de l'évapotranspiration des
peuplements forestiers ; en fait rien n'est moins sûr dans la mesure
où il convient aussi de prendre en considération l'importance
des surfaces foliaires (index foliaire) qui pourraient être augmentées,
il pourrait alors en résulter un accroissement de l'évapotranspiration
au niveau global des peuplements. Par ailleurs toutes les espèces
ne présentent pas un réduction de l'ouverture des stomates,
c'est le cas du hêtre, du bouleau et de l'épicéa de
Sitka. A cet égard, il semble que le mode de contrôle : évitement
ou tolérance des pertes transpiratoires par les espèces soit
de nature à expliquer le type de réponse à l'augmentation
de concentration en CO2. En conclusion, dans l'état actuel des connaissances,
il n'est pas possible de considérer le CO2 comme un antitranspirant,
lorsqu'on considère d'une part la variabilité des réponses
des différentes espèces et d'autre part quand on se place
à l'échelle globale des peuplements .
En dehors des effets au niveau des échanges gazeux, l'augmentation
de concentration en CO2 pourrait avoir des effets variés : modification
de l'importance et de la quantité de la biomasse forestière
produite, modification des relations arbres/insectes et arbres/champignons
ravageurs, modification des processus de floraison, de fructification et
de régénération des peuplements. Lorsque l'on sait
que la capacité de croissance végétative et reproductrice
d'un arbre dépend de la disponibilité en assimilats mais
aussi de la structuration spatio-temporelle (phénomènes de
morphogenèse) des organes (vitesse d'apparition, nombre, masse,
disposition dans l'espace, sénescence) remplissant ces fonctions,
on comprend que la prévision des effets de l'augmentation du gaz
carbonique est difficile et nécessite encore des recherches.
Essai de synthèse sur les possibles changements pouvant intervenir au cours du siècle prochain et conséquences pour la sylviculture
Sur la base des indications des simulations climatiques et de la
connaissance de l'écophysiologie des principales essences forestières
on pourrait s'attendre pour 2060 à :
une certaine
possibilité d'extension vers la moitié nord de la France
de certaines espèces : pin maritime, pin d'Alep, chêne pubescent,
chêne vert actuellement limitées au sud par les minima thermiques
hivernaux, mais capables de supporter des déficits hydriques importants.
Inversement ces espèces pourraient rencontrer des difficultés
dans leurs zones actuelles en liaison avec l'augmentation des déficits
hydriques : le pin maritime en Aquitaine pourrait être affecté
par une augmentation de la sécheresse dans les sites à nappes
perchées ou phréatiques déjà actuellement profondes,
dans les régions du midi méditerranéen le chêne
pubescent et le chêne vert malgré leur grande résistance
à la sécheresse pourraient être aussi touchés
à basse altitude et disparaître de certaines zones sur les
sols particulièrement squelettiques ;
une augmentation
des contraintes hydriques pour les grandes essences sociales tant feuillues
(chênes, hêtre) que résineuses (épicéa,
sapin pectiné, douglas) qui constituent la base des forêts
de la moitié nord de la France, contraintes hydriques de nature
à mettre en cause leur niveau de production et même leur existence.
En particulier le hêtre pourrait être concerné, sur
les sols superficiels à faible réserve hydrique, par des
dépérissements importants. Par contre en ce qui concerne
le chêne sessile, les premiers résultats obtenus font apparaître
une réduction sensible de la transpiration avec l'augmentation de
la teneur en CO2.
Dans ce nouveau contexte écologique des espèces comme
les cèdres et les sapins méditerranéens pourraient
alors constituer avec le pin sylvestre et les pins noirs des solutions
de remplacement, au moins pour ce qui concerne les reboisements.
On peut aussi penser que l'accroissement du risque de gelées
tardives pourrait être un facteur limitant pour certaines espèces
résineuses et feuillues ; en effet pour les peuplements naturels,
importants en surface en France, la vitesse de l'augmentation de température
sera trop rapide pour permettre une adaptation de la structure génétique
de ces populations. Cette évolution impliquera pour les reboiseurs
l'utilisation de génotypes à débourrement plus tardif,
mais on sait déjà que certaines espèces comme le sapin
pectiné par exemple, sont caractérisées par une faible
variabilité génétique de ce caractère.
De fait, en dehors des effets au niveau thermique et hydrique, d'autres
paramètres sont à prendre en considération. Ainsi
par exemple les modèles prévoient aussi l'augmentation de
la vitesse du vent avec notamment une fréquence plus élevée
des tempêtes ; si cette prévision se confirmait, il
est certain que ce phénomène serait de nature à compromettre
la production forestière dans certaines zones à sols superficiels
ou mécaniquement peu résistants et dans les massifs montagneux
où on sait que la vitesse du vent constitue déjà un
facteur limitant au-dessus d'une certaine altitude qui dépend de
la hauteur moyenne du massif. De fait, le vent constituera un facteur limitant
de la remontée en altitude des essences forestières.
D'autres phénomènes tels que l'extension des incendies
de forêts couplés dans certains cas à une érosion
importante pourraient aussi devenir déterminants pour l'avenir des
forêts. Ces phénomènes qui sont pour l'instant cantonnés
au zones sèches du midi méditerranéen pourraient s'étendre
à des zones plus septentrionales.
Au-delà des seuls aspects touchant à l'écologie
et à l'occupation du territoire se posent aussi des questions quant
aux conséquences de ce changement climatique par rapport à
l'économie de la filière forêt-bois. A l'évidence,
il est difficile de faire des projections sérieuses dans ce domaine.
Dans un premier temps, dans les années qui viennent on peut penser
que si les augmentations de croissance et de production mises en évidence
par différents travaux de recherche sont confirmées, on pourra
augmenter l'importance de la récolte annuelle de bois en France.
Dans un deuxième temps, on peut cependant penser que si les évolutions
annoncées se produisent, il pourrait en résulter dans certaines
régions des perturbations du marché des bois liées
à des récoltes anticipées en relation avec des phénomènes
de dépérissement. Dans ce contexte on peut aussi imaginer,
dans le cadre de nouveaux reboisements, le développement d'une forte
activité de type pépinière pour la production et la
plantation massive de plants d'espèces plus adaptées aux
nouvelles conditions climatiques.
Possibilités d'adaptation des peuplements forestiers aux conséquences des changements climatiques
Un des premiers moyens pour se préparer aux éventuels
changements climatiques est de veiller à bien installer les espèces
dans leur optimum climatique actuel car on sait que les arbres acceptent
des variations relativement importantes autour de cet optimum tant au plan
thermique que hydrique. A cet égard les premières difficultés
à venir devraient d'abord se manifester aux limites écologiques
des aires actuelles.
En ce qui concerne la gestion sylvicole, c'est l'amélioration
de la disponibilité en eau qui constituera le meilleur moyen d'aider
les peuplements à résister aux nouvelles conditions climatiques.
On l'a déjà dit, l'évapotranspiration des peuplements
forestiers dépend de l'importance des surfaces évapotranspirantes
que constituent les feuilles du peuplement principal mais aussi les feuilles
du sous-étage et de la strate herbacée, le contrôle
de ces surfaces feuillées constitue un moyen de gestion des ressources
en eau disponibles pour les arbres.
Déjà au niveau des reboisements le contrôle de
la strate herbacée en totalité ou en bande le long des lignes
de plantations est un moyen efficace pour améliorer, pendant la
période estivale, l'alimentation en eau des jeunes plants handicapés
par un développement racinaire encore insuffisant. On peut aussi
rappeler que les labours et sous-solages, suivis d'un temps de repos suffisant
permettant une remise en place du sol après les pluies, constituent
une technique efficace pour l'approfondissement du profil utile des sols
et donc pour l'augmentation des réserves hydriques. Dans des expériences
menées à Nancy, il a été montré que
l'utilisation de certaines structures de peuplements (bandes, clairières)
en modifiant les paramètres microclimatiques, notamment en diminuant
l'évapotranspiration potentielle, améliorait le microclimat
hydrique avec un effet très bénéfique pour la
survie et la croissance des semis et jeunes plants. Les observations faites
par les praticiens à la suite de la sécheresse de 1976 ont
aussi montré que les jeunes arbres avaient bien résisté
dans ces types de plantations.
Dans les peuplements constitués, la strate herbacée et
arbustive peut exercer une très forte concurrence pour l'alimentation
en eau des arbres. L'enlèvement du sous-bois améliore alors
considérablement l'état hydrique des arbres et augmente leur
capacité de survie et de croissance. Le contrôle de ces strates
dominées représentent donc une possibilité importante
de maîtrise des conditions d'alimentation hydrique des arbres forestiers,
de même qu'il améliore aussi la résistance des peuplements
aux feux.
Dans l'hypothèse d'une augmentation des surfaces foliaires et
des déficits hydriques, il conviendra, en dehors de l'utilisation
d'espèces adaptées, de mettre en ¦uvre des techniques
sylvicoles susceptibles d'améliorer l'alimentation hydrique des
arbres, par exemple en pratiquant des dépressages et éclaircies
forts dans les peuplements, en installant des reboisements à faibles
densités et en contrôlant le développement des sous-bois
gros consommateurs d'eau. Ces modifications de structure des peuplements
sont véritablement susceptibles de diminuer à la fois l'intensité
et la durée des stress hydriques comme l'ont montré les travaux
menés à Nancy.
Conclusion
En conclusion on peut dire qu'il est de fait difficile pour le moment
de faire des prévisions précises sur les effets des changements
climatiques annoncés pour 2060 sur l'évolution des arbres
et des écosystèmes forestiers en raison : des différentes
combinaisons climatiques qui pourront exister tant au niveau intrannuel
qu'interannuel et sur lesquels les modèles actuels nous donnent
peu d'information, et de la complexité des phénomènes
concernés directement ou indirectement au plan écophysiologique.
Cependant les premiers résultats des recherches déjà
entreprises nous permettent de dégager quelques grandes tendances
quant aux évolutions possibles.
A l'évidence il faut poursuivre les recherches tant au plan
des approches expérimentales pour améliorer nos connaissances,
encore insuffisantes, sur la réaction des différentes essences
des forêts françaises, notamment en étudiant les phénomènes
d'interactions (augmentation du gaz carbonique, température, sécheresse,
fertilité du sol), qu'au plan du fonctionnement hydrique et carboné
des couverts forestiers dans un contexte de changement climatique. En effet
grâce à la modélisation, il devient maintenant possible
d'aborder l'intégration et la régionalisation des effets
directs du CO2 sur la transpiration à l'échelle des peuplements
forestiers et de prévoir l'intensité des contraintes hydriques
de façon plus réaliste et plus dynamique.