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Agriculture française et effet de serre :
quelques éléments de réflexionRichard Delécolle, Unité de Bioclimatologie, INRA, Avignon
Pierre-Alain Jayet, LESPA, INRA Grignon
Jean-François Soussana, Unité d'Agronomie, INRA, Clermont-Ferrand
Les impacts biologiques
Types d'impacts attendus sur l'agriculture française
L'agriculture française est très diverse du point de vue des spéculations entreprises, des conditions pédoclimatiques dans lesquelles elle s'exerce, du niveau de son intensification. Dans de nombreux cas, elle est hautement adaptée à son environnement physique et biologique, grâce à un niveau technologique qui la classe dans les premiers rangs mondiaux. Cette technicité peut être un indice de flexibilité par rapport aux changements attendus des conditions climatiques, mais elle peut aussi être le révélateur d'un manque de plasticité dû à une sur-adaptation aux conditions actuelles.
Schématiquement, on peut s'attendre à plusieurs types d'impacts :
sur les productions,
en termes de quantité et de qualité ;
sur les filières
amont via d'éventuelles modifications des consommations d'eau d'irrigation,
d'engrais, d'herbicides, de produits phytosanitaires et aval (si la qualité
des produits récoltés est modifiée) ;
sur l'environnement
(notamment si la fréquence et l'intensité du lessivage dans
les sols de l'azote et des autres éléments minéraux
sont modifiées) ;
sur l'espace
rural, selon que les changements climatiques pousseraient à des
modifications des spéculations, à la déprise des terres,
au développement d'aménagements hydrauliques.
Utilisation de modèles
Ces impacts sont de complexité diverse, et leur étude a été abordée de façon inégale. En ce qui concerne les productions agricoles proprement dites, les chercheurs disposent d'outils de modélisation qu'ils ont souvent mis au point avec d'autres objectifs : les modèles de simulation. Condensant les connaissances accumulées en matière d'influence du climat, du sol, des pratiques cuculturales sur les productions, ces modèles peuvent être, au moins dans le cas des productions végétales, nourris des conditions climatiques attendues dans le futur. Ils fournissent ainsi des prédictions de production par type de culture, mais aussi de quantités d'eau ou de fertilisants consommées, et permettent de tester des stratégies d'adaptation aux modifications de l'environnement. Les résultats qui s'en déduisent peuvent être en partie validés face aux résultats expérimentaux de plus en plus nombreux qui sont publiés dans ce domaine.
Effets directs et indirects
Pour envisager les impacts attendus des modifications environnementales, il importe de distinguer les effets directs des effets indirects de l'augmentation de la concentration atmosphérique en CO2 sur la production des cultures. Les premiers recouvrent l'augmentation de l'activité photosynthétique des tissus chlorophylliens, et donc de la production primaire nette (" fertilisation carbonée "), ainsi qu'un certain nombre d'effets connexes, tels que l'amélioration de l'efficacité d'utilisation de l'eau (pluies ou irrigation) ; les seconds sont dus aux modifications du climat proprement dites : l'augmentation de la température de l'air, par exemple, se traduit par un raccourcissement des cycles de végétation, soit, toutes choses égales par ailleurs, par une diminution du temps disponible pour mettre en place la production et donc par une diminution de celle-ci. Mais elle peut aussi se traduire par une apparition plus fréquente de températures très élevées, handicapantes pour la production finale. Toutes ces influences se combinent négativement ou positivement pour déterminer cette production. Le bilan de ces divers effets sera vraisemblablement différent suivant que l'on considère des cultures annuelles (plantes à grains ou à tubercules, graminées ou légumineuses), des cultures pérennes herbacées, (plantes fourragères et prairies permanentes) ou ligneuses (vigne, arbres fruitiers). On est actuellement loin d'avoir examiné par simulation ou expérimentation les réactions de chacun de ces types de culture aux modifications attendues du milieu.
La durée des cycles de culture
Le développement phénologique des cultures, c'est-à-dire le déroulement de leurs phases végétative et reproductrice, est avant tout lié à la température du végétal ou de l'air qui l'entoure. Une augmentation globale de la température se traduira par des vitesses de développement, des évolutions plus rapides que dans les conditions actuelles. Dans le cas de cultures annuelles à cycle déterminé, la durée séparant le semis de la récolte s'en trouvera donc diminuée, entraînant par le fait une diminution de la durée de croissance des organes récoltables. Suivant les cultures, on pourrait assister, si les variétés cultivées restaient celles qui ont la faveur des agriculteurs aujourd'hui, à des diminutions des longueurs de cycle. Pour ce qui est des céréales d'hiver, cependant, l'augmentation de la vitesse de développement pourrait être tempérée par une moindre satisfaction des " besoins en froid " (vernalisation) pendant l'hiver, car cette satisfaction se traduit par la réalisation d'une vitesse maximum de développement. En revanche, les cultures à cycle non déterminé pourraient potentiellement mettre en place plus d'organes récoltables, pour une durée de cycle comparable aux durées actuelles.
Les cultures de printemps à cycle déterminé subiraient évidemment les mêmes effets d'accélération, avec pour résultat un raccourcissement de leur cycle, dont l'influence négative sur la production finale pourrait dans certains cas être tempérée par une meilleure synchronisation du plein développement de la végétation au maximum annuel du gisement solaire (optimisation de la photosynthèse potentielle). Deux facteurs s'opposeraient cependant à un effet totalement bénéfique de l'augmentation de la température dans le cas des cultures indéterminées : d'une part, celle-ci aurait sans doute pour conséquence une plus grande vitesse de vieillissement (sénescence) et donc précipiterait la fin du cycle par mort des tissus ; d'autre part, au moins dans le cas de la pomme de terre, des températures relativement élevées en début de cycle nuiraient à la qualité de la tubérisation. L'accélération des cycles jouera également sur les cultures pérennes qui présenteront plutôt des stades plus avancés qu'actuellement à la même date calendaire. Ceci n'est cependant vrai que si l'on fait abstraction des besoins de certains arbres fruitiers en épisodes froids pour assurer une bonne floraison : une augmentation des températures en hiver peut, de ce point de vue, détériorer l'intensité de la floraison et, partant, l'homogénéité de la qualité des fruits récoltés.
Impact sur les rendements
Lorsqu'ils tiennent compte de l'effet positif qu'aura l'augmentation de la concentration atmosphérique en CO2, les modèles de simulation de culture montrent que, malgré le raccourcissement du cycle, le rendement potentiel (terme qui suppose que l'alimentation en eau et en engrais n'est pas limitante) des cultures d'hiver augmenterait globalement. Si l'on tient compte des limitations de l'alimentation hydrique, la réponse dépendrait apparemment des scénarios d'évolution du CO2 atmosphérique avec le temps. Les mêmes conclusions vaudraient vraisemblablement pour toutes les cultures d'hiver. Pour les cultures de printemps, les cultures à cycle déterminé verraient, selon les résultats des modèles, l'effet négatif du raccourcissement de leur cycle compensé par l'effet positif de l'augmentation de la concentration atmosphérique en CO2. Les cultures à cycle indéterminé verraient apparemment en bilan leur rendement potentiel augmenter sensiblement. Une grande partie de la cohérence de ces projections tient cependant à l'importance que prendra l'effet de l'augmentation de la concentration atmosphérique en CO2 sur l'économie de l'eau de la culture.
Pour ce qui est des plantes pérennes, des études récentes
montrent par exemple que la diminution de la durée du cycle de la
vigne se traduirait par une diminution des quantités récoltées,
la qualité étant peu modifiée, même si l'on
tient compte de la fertilisation carbonée.
Pour ce qui est des prairies, les températures printanières
plus élevées joueraient en faveur d'une meilleure production
précoce, mais l'augmentation estivale pourrait avoir l'effet contraire,
celui-ci étant tempéré par la plus grande concentration
atmosphérique en CO2. La réaction des surfaces prairiales
sera cependant également fonction du niveau d'alimentation minérale,
ce qui en fait, du fait de leur sensibilité à la sécheresse,
des zones à l'équilibre délicat. Les légumineuses
prairiales répondraient vraisemblablement mieux que les graminées
à l'augmentation de la concentration atmosphérique en CO2
: on peut donc également s'attendre à des changements floristiques,
voire de la biodiversité.
L'influence sur des espèces ligneuses pérennes du changement
climatique attendu dépendra d'une part de la pérennité
de l'effet bénéfique du CO2 sur la production (y aura-t-il
une adaptation des espèces à l'augmentation de la concentration
et donc un amoindrissement de l'effet positif ? Ce point est très
débattu pour les espèces ligneuses).
Mauvaises herbes, ravageurs des cultures, maladies
Les mauvaises herbes (ou adventices) subiront les mêmes accélérations
de cycle et bénéficieront autant de la fertilisation carbonée
que la végétation cultivée. Comme il s'agit sous nos
latitudes de plantes en C3, on peut même affirmer qu'elles seront
des compétitrices plus sévères qu'à l'heure
actuelle pour les cultures en C4 telles que le maïs ou le sorgho et
nécessiteront dans ce cas un effort supplémentaire de contrôle.
Plus généralement, les adventices seront en compétition
pour l'eau avec les cultures d'hiver durant la phase automnale de mise
en place. Certains résultats permettent également de penser
que les herbicides pourraient gagner en efficacité avec l'augmentation
de la température.
L'augmentation globale des précipitations, notamment au printemps,
sera vraisemblablement liée à une augmentation de l'humidité
de l'air (et peut-être des durées d'humectation). Conjugué
à l'augmentation de la température, ce fait amènerait
des situations plus favorables au développement de maladies cryptogamiques.
On peut également sŒattendre, à cause de températures
plus élevées, à une pression plus grande des insectes,
tant ravageurs des cultures que vecteurs de maladies, d'où là
aussi un effort accru de lutte.
Sols, érosion, jours disponibles
La fertilité des sols sera vraisemblablement modifiée.
En effet, on observe expérimentalement une diminution apparente
de la fertilité azotée, qui tiendrait à un " emprisonnement
" accru de l'azote par la matière organique du sol, dont le rapport
Carbone/Azote augmente corrélativement au CO2 atmosphérique.
Les coefficients d'utilisation des engrais azotés diminueront vraisemblablement,
ce qui posera la question d'une révision des stratégies de
fertilisation. L'augmentation des précipitations se traduira vraisemblablement
par de plus grands risques d'érosion des sols, selon l'intensité
des épisodes pluvieux, mais cette dernière information n'est
pas disponible sous forme de projection à l'heure actuelle. L'évolution
possible de la matière organique des sols est aussi très
débattue. Elle conditionne en effet le comportement des sols face
aux risques de battance, de tassement par les engins, etc. L'augmentation
de la température joue dans le sens d'une plus grande minéralisation
et donc d'un abaissement de la teneur en matière organique, alors
que l'augmentation de la concentration en CO2 atmosphérique semble
jouer en sens contraire : il s'agit donc ici d'un équilibre ténu
sur lequel une grande vigilance sera nécessaire.
L'augmentation globale des précipitations favoriserait sans
doute une plus grande lixiviation des éléments minéraux
sur les régions d'agriculture intensive si ce phénomène
n'est pas compensé par une plus grande activité racinaire.
Les jours disponibles pour les travaux agricoles seront apparemment
plus nombreux à l'automne, pour l'implantation des cultures d'hiver,
mais moins nombreux au printemps.
Stratégies d'adaptation
Le monde agricole n'est cependant pas sans réponse vis-à-vis
des sollicitations climatiques attendues. On peut distinguer deux types
d'adaptation possible : celles que l'agriculteur peut mettre en oeuvre
lui-même (niveau 1) et celles qui nécessitent des investissements
dans les infrastructures de recherche, de développement, d'aménagement
(niveau 2).
Parmi les adaptations possibles au niveau 1, l'agriculteur peut modifier
les dates de semis pour les cultures annuelles. Des semis plus précoces
peuvent en effet permettre à des cultures d'hiver d'échapper
à des périodes estivales dangereuses et à des cultures
de printemps d'allonger leur cycle végétatif. Cependant,
on l'a vu, le jeu du climat sur la phénologie est complexe, et pourrait
se traduire par d'autres risques (effet de températures basses sur
un stade sensible, par exemple). De la même façon, l'agriculteur
pourra raisonner le rythme et les quantités des apports d'intrants
en fonction des nouvelles conditions. Cela implique cependant une agriculture
précise et technique, telle qu'elle aura été préparée,
on peut l'espérer, par les préoccupations " environnementales
" actuelles. Quant aux adaptations de niveau 2, elles comprennent entre
autres la sélection variétale, (de génotypes adaptés
en termes de longueur de cycle ou d'efficacité photosynthétique
: il est cependant probable qu'il sera nécessaire de créer
ces variétés en tenant compte d'hivers plus chauds, et donc
moins favorables à la vernalisation), la redéfinition des
systèmes de culture et des itinéraires techniques, celle
des aménagements hydrauliques : là encore, peu d'éléments
globaux objectifs sont disponibles et seront donc nécessaires à
ce niveau des travaux à base prospective, ainsi que des simulations
complexes.
Besoins en eau
La prédiction de l'évolution des besoins en eau de l'agriculture
française face à une modification progressive du milieu est
un problème délicat. Devant un présupposé,
semble-t-il largement répandu, d'un accroissement important de la
demande dans les décennies à venir, il importe de rappeler
que la consommation en eau d'une culture est une grandeur placée
sous la dépendance de multiples facteurs.
L'offre en eau dépend des apports pluviométriques et
de leur stockage dans le sol, de l'existence de sources d'eau d'irrigation
ainsi que de l'enracinement de la culture. La demande en eau instantanée
est fonction de la demande climatique (évapotranspiration de référence,
elle-même fonction du rayonnement, du vent et de l'humidité
de l'air) et du stade d'évolution de la culture. De l'équilibre
entre ces deux termes dépendent la quantité de matière
fabriquée par la culture au travers de sa fonction de photosynthèse
et, à terme, sa production finale. Mais l'efficience de l'eau consommée
par la culture (masse de matière produite par volume d'eau transpirée)
est elle-même fonction croissante de la concentration atmosphérique
en CO2. Si l'on ajoute à cela que la consommation totale est le
cumul de ces bilans instantanés sur la longueur du cycle de culture,
elle-même modifiée par le changement de climat, on peut concevoir
qu'une prospective sur les futurs besoins en eau de l'agriculture ne peut
être établie qu'au prix d'une hiérarchie très
stricte des ordres de grandeur des différents facteurs, avec l'aide
de modèles de simulation, notamment en vue d'une spatialisation
géographique des résultats.
Par rapport à la situation moyenne actuelle, les simulations
climatiques suggèrent que, sur l'ensemble du territoire, les apports
pluviométriques diminueront en automne (1/2 mm par jour), mais seront
excédentaires pendant les deux saisons suivantes, leur cumul sur
l'année dépassant les valeurs actuelles. Elles suggèrent
également une augmentation de la quantité d'eau dans l'atmosphère
et donc une diminution de son pouvoir desséchant si le vent n'est
pas modifié.
On a démontré expérimentalement pour les prairies
une augmentation de la consommation en eau sous l'influence de températures
plus élevées, mais celles-ci semblent parallèlement
induire une meilleure capacité à la photosynthèse
pour les cultures annuelles. Des études partielles ont montré
par simulation les variations de l'efficience de l'eau suivant les cultures
et les régimes hydriques (Tableau), mais des études approfondies
seront encore nécessaires pour brosser un tableau équitable
des besoins en eau agricole attendus pour le prochain siècle. Il
paraît d'ores et déjà évident qu'il ne faudra
pas y raisonner en quantité brute nécessaire, mais en efficience
face à des objectifs de production, en ressource face à des
systèmes de culture, en bilans pluriannuels pour optimiser ces systèmes.
L'inconnue de la variabilité temporelle du climat
On s'interroge de plus en plus sur les conséquences que pourrait
avoir une augmentation de la variabilité temporelle du climat qui
serait corrélative à la modification moyenne des variables
climatiques : des événements jusqu'ici rares verraient ainsi
leur probabilité augmenter. Or l'agriculture française est
très adaptée, au sens où elle est très performante
à l'intérieur d'une gamme temporelle restreinte de conditions
climatiques (pour une région déterminée), et elle
pourrait souffrir d'une succession pluriannuelle rapprochée de tels
événements aujourd'hui rares. On dit et répète
que la sélection génétique permettra quoi qu'il arrive
de pallier les modifications du climat, mais il serait intéressant
de tester sur modèle les effets de plusieurs années frappant
successivement telle ou telle production agricole " adaptée " d'événements
extrêmes dans différentes gammes de valeurs (hautes et basses
à la suite).
| Culture | Lieu | Rendement | Consommation en eau |
| Blé (1) | Versailles (sans irrigation) | +5,7 | -1,7 |
| Avignon (irrigué) | +2,5 | -5,4 | |
| Maïs (1) | Versailles (sans irrigation) | +10,6 | -12,4 |
| Avignon (irrigué) | -16,1 | -16,2 | |
| Blé (2) | Toulouse (irrigué) | +4,0 | -5,80 |
| Versailles (irrigué) | +2,9 | 0 |
Tableau. Variations simulées des rendements
et des consommations en eau de cultures de blé et de maïs en
différents lieux (exprimées en pourcentages des
valeurs simulées en conditions actuelles).
Résultats 1 : scénario climatique
GISS transitoire, année 2030, [CO2] 460 ppm, modèles
CERES, moyenne sur 30 ans simulés.
Résultats 2 : scénario ARPÈGE
Climat, anomalies de températures sur 7 ans, modèle STICS,
effet CO2 non pris en compte, moyenne sur 16 années simulées.
Quelques éléments économiques
Conséquences directes et conséquences indirectes
La production agricole dépendant fortement des caractéristiques
pédo-climatiques, il est évident que tout changement climatique
aura des conséquences en matière de rendement moyen ainsi
que dans la dispersion de ces mêmes rendements, aussi bien la dispersion
temporelle que spatiale.
L'impact sur les rendements relève de ce qu'il est convenu d'appeler
les conséquences directes de l'effet de serre. Ce n'est d'ailleurs
pas le seul. On peut s'attendre également à une évolution
des superficies éligibles aux productions agricoles, de manière
contrastée selon les espèces végétales. On
rangera enfin dans cette catégorie les impacts des changements climatiques
sur les productions animales, via les opportunités renouvelées
qui sont offertes à ces productions en matière d'alimentation
céréalière et fourragères. Les conséquences
indirectes sont tout aussi importantes.
Une délocalisation des productions, ou plus généralement
toute baisse ou tout accroissement significatif des productions locales
ont nécessairement des implications fortes sur l'organisation des
marchés, fussent-ils fortement réglementés. Ces implications
tiennent aux interférences entre toute variation structurelle de
la production et les règles de la Politique Agricole Commune (PAC).
La tendance générale des résultats de simulation
pour le siècle à venir est, pour l'Europe, une augmentation
globale des rendements et des superficies adaptées aux principales
grandes cultures. Par exemple, une simple projection de rendements attendus
aux superficies attendues donnerait pour l'Union Européenne une
augmentation moyenne annuelle de 9 à 11 millions de tonnes pour
le blé et la période 2013 à 2036, et de 25 millions
de tonnes pour la période 2042 à 2100.
Si les prévisions des météorologues sont avérées,
ainsi que les conséquences qu'en tirent biologistes et agronomes,
la hausse moyenne attendue des rendements européens ne manquera
pas d'accroître les quantités à écouler sur
les marchés mondiaux. Cet argument ne tient évidemment que
si la structure de la demande en produits agricoles et les mécanismes
de régulation et protection agricoles ne sont pas modifiés.
Dans ce cas, on ne peut écarter l'effet paradoxal d'une hausse des
rendements accompagnant une répartition plus inégalitaire
des revenus agricoles. On peut l'expliquer de la façon suivante.
Malgré l'évolution de la PAC et les réformes les plus
récentes dans la lignée introduite par le " découplage
prix-revenus " de 1992, la redistribution des aides aux producteurs demeure
fondée sur la " dimension " des exploitations agricoles. Or, du
fait d'un renchérissement des aides publiques à l'agriculture
consécutive à une hausse des quantités à écouler
sur les marchés tiers à l'Union Européenne (UE), une
diminution du " gâteau à partager " ne pourrait que fragiliser
un peu plus les systèmes de production initialement les plus fragiles.
Un accroissement de la probabilité d'apparition d'accidents climatiques
ne pourrait qu'en renforcer l'effet. Cependant, cette analyse doit être
tempérée par le fait qu'elle suppose que le changement climatique
se traduise par une évolution des productions française et
européenne qui n'aille à contresens de l'évolution
mondiale.
Compte tenu de la répartition territoriale des productions agricoles
françaises, on ne peut exclure que les effets directs et indirects
de l'effet de serre sur la production agricole et la protection des revenus
des acteurs de ce secteur ne se conjuguent au détriment d'une relative
homogénéité du paysage agricole français.
L'anticipation par la puissance publique
La production agricole est source d'effets externes bien connus sur
l'économie dans son ensemble. Ces externalités sont généralement
jugées positives en termes d'occupation et d'aménagement
du territoire et d'entretien du paysage. Elles sont négatives en
terme d'impacts consécutifs à l'emploi de facteurs de production
polluants tels qu'engrais et pesticides. Par les seuls impacts directs
sur la production, l'effet de serre présente des résultats
contrastés en regard de certains éléments d'appréciation,
telle que la dénitrification de l'azote d'origine minérale
ou végétale. Pour ne s'en tenir qu'à ce seul exemple,
la complexité des processus biologiques en jeu fait dépendre
le résultat final de nombreux considérants, parmi lesquels
le choix des espèces végétales elles-mêmes.
Les effets indirects, par la modification de la demande factorielle et
les variations des prix relatifs entre produits et intrants, sont également
difficiles à déterminer.
Compte tenu du souci de l'environnement et d'une PAC plus " équitable
" exprimé par les puissances publiques européenne et nationales
au sein de l'UE, on ne peut exclure que la régulation des effets
externes évoqués ci-dessus ne modifie à la fois l'orientation
des systèmes de production, leurs capacités, ainsi que les
revenus attachés aux activités qui leur sont liées.
L'agriculture, agent de l'effet de serre
Nous venons d'évoquer quelques unes des relations qui affectent agriculture et effet de serre dans le sens de l'effet de serre vers l'agriculture. Il convient d'évoquer les relations inverses. Même si le secteur de l'agriculture et de l'élevage n'est que l'une des sources d'émissions de gaz à effet de serre (GES), on ne peut l'ignorer. Mais là encore, une analyse plus fine des phénomènes, bien qu'encore sommaire, montre que le " signe " de certains effets reste ambigu.
Comment l'agriculture agit-elle sur l'effet de serre ?
Trois facteurs nous paraissent devoir être pris en compte.
En premier lieu, ainsi qu'on le
fait habituellement, il nous faut mentionner la source importante de méthane
que représentent les productions animales en général,
et l'élevage des ruminants en particulier. Nous mentionnons là
très clairement une externalité négative que toute
analyse en terme d'économie publique devrait intégrer.
En second lieu, les productions
végétales elles-mêmes sont source d'externalité
négative, via l'émission de protoxyde d'azote qui est elle-même
consécutive au processus de dégradation des engrais azotés
dans le sol. Par contre, par le stockage de carbone dans le système
racinaire et dans la partie aérienne des plantes, la production
végétale est un mode potentiel de réduction des émissions
de GES. Il faut tempérer ce résultat par le choix des espèces
plantées (ou laissées en occupation du sol, sur les jachères
par exemple), par la durée de couvert végétal, et
par l'utilisation finale du produit. Il est clair qu'une production de
bois d'¦uvre participe plus à la réduction des émissions
de carbone à effet de serre qu'une production alimentaire dont les
co-produits, tels que les pailles, et les produits eux-mêmes sont
annuellement détruits, recyclés, ou réemployés
dans la production animale (via l'alimentation des animaux).
Quels outils de régulation ?
Les processus sont complexes, les effets sont nombreux et ambigus. La
recherche du mode de régulation le plus efficace de ces externalités,
parmi les instruments standards en théorie économique que
sont les taxes ou subvention des produits ou facteurs de production, ou
encore l'instauration de marchés de droits à produire ou
à polluer, ne pourra qu'être délicate. Les droits à
polluer seraient difficiles à instaurer, compte tenu du caractère
diffus de la pollution en jeu. Quant aux droits de production attachés
à l'effet de serre, ils ne semblent pas pertinents, compte tenu
de la difficulté d'associer un choix de production à l'effet
de serre induit. Dans le cas des taxes ou subventions, il faudra tenir
compte du caractère diffus de la pollution imputable à l'effet
de serre via de nombreux " pollueurs " dont on ne peut déterminer
quelle est la contribution individuelle à l'effet global observé.
Il faudra évidemment tenir compte des effets positifs ou négatifs
nombreux que l'on peut associer à de nombreux facteurs dans la conduite
d'une exploitation agricole (choix des productions végétales,
choix de l'alimentation animale, choix des productions animales, ces "
choix " pouvant aller jusqu'à la composition même des aliments
pour animaux, choix que le régulateur ne sera pas en mesure d'observer).