NOTRE
AVENIR A TOUS
La Commission
mondiale sur l'environnement et le développement
Editions
du FLEUVE,
publications du Québec
Extraits
pp 51-77 |
CHAPITRE
2
VERS
UN DÉVELOPPEMENT SOUTENABLE
Le
développement soutenable est un développement qui
répond aux besoins du présent sans compromettre la
capacité des générations futures de répondre
aux leurs. Deux concepts sont inhérents à cette
notion :
*
le concept de " besoins ", et plus particulièrement
des besoins essentiels des plus démunis, à qui il
convient d'accorder la plus grande priorité, et
*
l'idée des limitations que l'état de nos techniques
et de notre organisation sociale imposent sur la capacité
de l'environnement à répondre aux besoins actuels
et à venir. Ainsi, les objectifs du développement
économique et social sont définis en fonction de la
durée, et ce dans tous les pays - développés
ou en développement, à économie de marché
ou à économie planifiée. Les interprétations
pourront varier d'un pays à l'autre, mais elles devront comporter
certains éléments communs et s'accorder sur la notion
fondamentale de développement soutenable et sur un cadre
stratégique permettant d'y parvenir.
Le
développement implique une transformation progressive de
l'économie et de la société. Cette transformation,
au sens le plus concret du terme, peut, théoriquement, intervenir
même dans un cadre sociopolitique rigide. Cela dit, il ne
peut être assuré si on ne tient pas compte, dans les
politiques de développement, de considérations telles
que l'accès aux ressources ou la distribution des coûts
et avantages. Même au sens le plus étroit du terme,
le développement soutenable présuppose un souci d'équité
sociale entre les générations, souci qui doit s'étendre,
en toute logique, à l'intérieur d'une même génération.
I.
LA NOTION DE DÉVELOPPEMENT SOUTENABLE
Le
principal objectif du développement consiste à satisfaire
les besoins et aspirations de l'être humain. Actuellement,
les besoins essentiels de quantité d'habitants des pays en
développement ne sont pas satisfaits : le besoin de se nourrir,
de se loger, de se vêtir, de travailler. Qui plus est, au-delà
de ces besoins essentiels, ces gens aspirent - et c'est légitime
- à une amélioration de la qualité de leur
vie. Un monde où la pauvreté et l'injustice sont endémiques
sera toujours sujet aux crises écologiques et autres. Le
développement soutenable signifie que les besoins essentiels
de tous sont satisfaits, y compris celui de satisfaire leurs aspirations
à une vie meilleure.
Un
niveau supérieur au minimum vital serait envisageable à
la seule condition que les modes de consommation tiennent compte
des possibilités à long terme. Or, nombre d'entre
nous vivons au-dessus des moyens écologiques de la planète,
notamment en ce qui concerne notre consommation d'énergie.
La notion de besoins est certes socialement et culturellement déterminée
; pour assurer un développement soutenable, il faut toutefois
promouvoir des valeurs qui faciliteront un type de consommation
dans les limites du possible écologique et auquel chacun
peut raisonnablement prétendre.
Pour
répondre aux besoins essentiels, il faut réaliser
tout le potentiel de croissance ; le développement soutenable
nécessite de toute évidence la croissance économique
là où ces besoins ne sont pas satisfaits. Ailleurs,
développement et croissance économique sont compatibles,
à condition que le contenu de celle-ci respecte les principes
que sont la soutenabilité et la non-exploitation d'autrui.
Mais, à elle seule, la croissance ne saurait suffire. En
effet, une forte productivité peut tout à fait coexister
avec la plus grande indigence, et l'environnement ne peut qu'en
pâtir. Ainsi, pour que le développement soutenable
puisse survenir, les sociétés doivent faire en sorte
de satisfaire les besoins, certes en accroissant la productivité,
mais aussi en assurant l'égalité des chances pour
tous.
Il
se peut que l'accroissement démographique intensifie les
pressions qui pèsent sur les ressources et ralentisse l'amélioration
du niveau de vie dans les régions où la pauvreté
est endémique. S'il est vrai qu'il ne s'agit pas uniquement
d'une question démographique mais aussi de répartition
des ressources, le développement soutenable n'est possible
que si l'évolution démographique s'accorde avec le
potentiel productif de l'écosystème.
Une
société peut, de diverses manières, compromettre
sa capacité de satisfaire les besoins de ses membres - en
surexploitant les ressources, par exemple. Dans l'immédiat,
le développement technologique peut certes résoudre
certains problèmes, mais il peut quelquefois en créer
d'autres plus graves. Le développement inapproprié
peut en effet marginaliser des portions entières de la population.
L'agriculture
sédentaire, le détournement des cours d'eau, l’extraction
minière, l’émission de chaleur et de gaz toxiques
dans l'atmosphère, l’exploitation commerciale des forêts,
les manipulations génétiques, sont des exemples de
l'intervention de l'homme dans les écosystèmes à
l'occasion d'activités de développement... Il y a
peu de temps encore, ces interventions étaient encore limitées,
tant dans leur ampleur que dans leurs effets. Aujourd'hui, elles
sont plus draconiennes, et plus menaçantes aussi - localement
et mondialement. Mais ces menaces ne sont pas inévitables.
Au strict minimum, le développement soutenable signifie ne
pas mettre en danger les systèmes naturels qui nous font
vivre : l’atmosphère, l’eau, les sols et les êtres
vivants.
Sur
le plan démographique ou celui de l'exploitation des ressources,
il n'existe pas de limite fixe dont le dépassement signifierait
la catastrophe écologique. Qu'il s'agisse de l'énergie,
des matières premières, de l'eau, du sol, ces limites
ne sont pas les mêmes. Llles peuvent en outre se manifester
autant par une augmentation des coûts et une baisse de la
rentabilité que par la disparition soudaine d'une base de
ressources. L'amélioration des connaissances et des techniques
peut permettre de consolider la base de ressources. Cela dit, les
limites existent tout de même et il faudrait, bien avant que
le monde n'atteigne ces limites, qu'il assure l'équité
dans l'accès à ces ressources limitées, qu'il
réoriente les efforts technologiques afin d'alléger
les pressions.
La
croissance économique et le développement entraînent
inévitablement des modifications dans les écosystèmes.
On ne peut en effet maintenir intact chacun d'entre eux. Une forêt
peut fort bien être épuisée en un endroit d'un
versant et très dense en un autre - ce qui n'est pas forcément
un mal, si l'on a procédé avec méthode et tenu
compte des effets sur l'érosion du sol, les régimes
d'eau et l'éventuelle disparition d'espèces. De manière
générale, les ressources renouvelables telles les
forêts ou les bancs de poissons peuvent ne pas s'épuiser,
à condition que le rythme de prélèvement ne
dépasse pas la capacité de regénération
et d'accroissement naturel. Cela dit, la plupart des ressources
renouvelables font partie d'un écosystème fort complexe
et il faut définir un seuil maximum d'exploitation, en tenant
compte des effets de l'exploitation sur l'ensemble du système.
|
Pendant
trop longtemps, un manque de communication a empêché
les organismes travaillant sur les questions d'environnement
ou de démographie et ceux engagés dans l'aide
au développement de se rapprocher et de prendre conscience
de la similitude de leurs intérêts et de leur
pouvoir. Fort heureusement, nous sommes en train de remédier
à cet état de choses. Nous sommes en effet maintenant
parfaitement conscients que ce qui nous rapproche l'emporte
sur nos divisions.
Nous
savons que la pauvreté, la dégradation de l'environnement
et la croissance démographique sont inextricablement
liés et combien ces problèmes - tous essentiels
- ne peuvent être traités isolément les
uns des autres. C'est tous ensemble que nous allons réussir-
ou alors échouer.
Parvenir
à une définition du "développement
soutenable" qui serait acceptée par tous reste un défi
que se doivent de relever tous ceux qui sont engagés
dans le processus de développement.
" Making
Common Cause"
Regroupement
d'Organisations non gouvernementales travaillant sur les questions
de développement, d'environnement et de démographie
aux États-Unis. Audience publique de la CMED Ottawa,
26-27 mai 1986
|
Quant
aux ressources non renouvelables comme les combustibles fossiles
et les minerais, leur utilisation réduit de toute évidence
le stock dont disposeront les générations à
venir - ce qui ne signifie nullement qu'il ne faut pas les utiliser.
Il convient toutefois de tenir compte de l'importance critique de
la ressource, de l'existence de techniques permettant de minimiser
l'épuisement et de l'éventualité de trouver
un produit de remplacement. Ainsi, il importe de ne pas épuiser
les sols au-delà de toute récupération possible.
Quant aux minerais et aux combustibles fossiles, il faut surveiller
le rythme d'épuisement et introduire des méthodes
de recyclage et d'économie pour faire en sorte que les ressources
ne disparaissent pas avant que l'on ait trouvé des substituts
convenables. Dans l'esprit du développement soutenable, il
importe au plus haut point que le rythme d'épuisement des
ressources non renouvelables compromette le moins possible l'avenir.
La
pratique du développement a tendance à appauvrir les
écosystèmes et à réduire la diversité
des espèces. Or, une fois éteinte, une espèce
ne se renouvelle plus jamais. La perte d'espèces végétales
et animales peut singulièrement limiter les possibilités
des générations à venir ; le développement
soutenable exige donc leur conservation.
Les
biens soi-disant gratuits tels l'air et l'eau sont eux aussi des
ressources. Les matières premières et l'énergie
utilisées dans la production ne sont que partiellement transformées
en produits utiles. L'autre partie est faite de déchets.
Le développement soutenable exige donc que les effets nuisibles
- sur l'air, l’eau et les autres éléments - soient
réduits au minimum, de façon à préserver
l'intégrité globale du système.
Dans
son esprit même, le développement soutenable est un
processus de transformation dans lequel l'exploitation des ressources,
la direction des investissements, l’orientation des techniques et
les changements institutionnels se font de manière harmonieuse
et renforcent le potentiel présent et à venir permettant
de mieux répondre aux besoins et aspirations de l'humanité.
Il.
ÉQUITÉ ET INTÉRET COMMUN
C'est
de manière plutôt générale que nous venons
de décrire le développement soutenable. Comment peut-on
persuader ou obliger concrètement les individus à
agir pour le bien de tous? La réponse se trouve partiellement
dans l'éducation et le développement des institutions,
mais aussi dans l'application sévère de la loi. Cela
dit, nombre des problèmes d'épuisement des ressources
et d'agressions contre l'environnement sont dus aux inégalités
du pouvoir économique et politique. Une entreprise industrielle
peut fort bien se permettre de polluer l'air ou les eaux de manière
inacceptable, simplement parce que les gens qui en souffrent sont
trop démunis pour intenter une action en justice. On pourra
détruire entièrement une forêt en abattant tous
les arbres, simplement parce que les habitants n'ont pas d'autres
solutions ou encore parce que les entreprises sont plus influentes
que les habitants des forêts.
Les
interactions écologiques ne respectent ni la propriété
privée ni les découpages politiques. Ainsi :
- Sur un versant
quelconque, la façon dont un agriculteur travaille la terre
en amont affecte le ruissellement sur les terres en aval.
- Les pratiques
d'irrigation, les pesticides et les engrais utilisés par
une exploitation peuvent avoir des effets sur la productivité
des exploitations voisines, notamment quand il s'agit de petites
exploitations.
- Le rendement
d'une chaudière détermine le taux d'émission
de suie et de produits chimiques nuisibles, affectant ainsi tous
ceux qui vivent et travaillent près de l'usine en question.
- L'eau chaude
qu'une centrale thermique rejette dans un fleuve ou dans la mer
a des effets sur les prises des pêcheurs locaux.
Certains
systèmes sociaux traditionnels reconnaissaient certains aspects
de cette interdépendance et intervenaient dans les pratiques
agricoles, assurant l'exercice de droits traditionnels sur l'eau,
les forêts, la terre. Ce respect de " l'intérêt
commun " ne compromettait d'ailleurs pas forcément
la croissance et l'expansion, encore qu'il ait pu limiter l'acceptation
et la diffusion de certaines innovations techniques.
En
fait, l’interdépendance locale n'a fait que croître,
et ce en raison des techniques utilisées dans l'agriculture
et la production modernes. Mais, parallèlement à cette
vague de progrès techniques, l’accessibilité réduite
aux terres collectives, la perte de droits traditionnels sur la
forêt et les autres ressources, la poussée de la production
commerciale, ont arraché le pouvoir de décision aux
groupes comme aux individus. Cette évolution est encore en
cours dans de nombreux pays en développement.
Nous
ne prétendons pas qu'il y a d'un côté les bons
et de l'autre côté les méchants. Tout irait
mieux si chacun tenait compte des conséquences de ses actes
sur autrui. Mais assumant que les autres n'agiront pas selon le
bien de tous, chaque individu continue de faire comme s'il était
seul. Les collectivités ou les gouvernements peuvent compenser
cette tendance par les lois, l’éducation, la fiscalité,
les subventions et d'autres méthodes encore. L'application
stricte des lois et l'adoption de lois sévères en
matière de responsabilité peuvent permettre de maîtriser
les effets les plus nuisibles. Plus important encore, la participation
effective des communautés locales aux processus de prise
de décisions peut aider celles-ci à mieux définir
et à mieux faire respecter leurs intérêts communs.
L'interdépendance
n'est pas un simple phénomène local. La rapidité
de la croissance en a fait un phénomène mondial et
les conséquences en sont à la fois physiques et économiques.
La pollution régionale et globale est de plus en plus préoccupante,
notamment dans les quelques 200 bassins de fleuves internationaux
et dans un grand nombre de mers.
L'application
de l'intérêt commun souffre souvent de la non correspondance
entre les décisions politiques et leurs conséquences.
Par exemple, la politique énergétique dans un pays
peut provoquer des précipitations acides dans un autre ;
la politique en matière de pêche d'un État peut
influer sur les prises d'un autre État. Il n'existe aucune
autorité supranationale pour résoudre ces problèmes.
Or l'intérêt commun ne peut s'articuler que par le
biais de la coopération internationale.
|
Le
désert gagne, la forêt disparaît, la malnutrition
progresse, les citadins vivent dans des conditions de plus
en plus difficiles. Et ce n'est pas parce que nous manquons
de ressources, mais à cause des politiques de nos gouvernants,
de l'élite. On refuse de respecter nos droits, de tenir
compte de nos intérêts. A ce rythme-là,
seule la pauvreté a un avenir en Afrique. Alors, nous
espérons que votre Commission, cette Commission mondiale,
n'oubliera pas d'évoquer ces droits, qu'elle en dira
toute l'importance. Parce que seul un peuple libre, jouissant
de droits, seuls les citoyens réfléchis et responsables
pourront participer au développement et à la
défense de l'environnement.
Un
membre du public Audience publique de la CMED Nairobi, 23
septembre 1986
|
De
même, la capacité d'un gouvernement à réellement
maîtriser l'économie de son pays est compromise par
la progression des interactions économiques internationales.
Par exemple, en raison des échanges internationaux de marchandises,
les problèmes de capacité de transport et de pénurie
de ressources sont devenus une préoccupation internationale.
(Voir chapitre 3.) Si le pouvoir économique et les avantages
découlant des échanges étaient l'objet d'une
répartition plus équitable, on reconnaîtrait
alors plus facilement l'intérêt commun. Or, les gains
provenant du commerce international sont inéquitablement
répartis, alors que la structure des échanges de sucre,
par exemple, affecte non seulement le secteur local de production
sucrière, mais encore l'économie et l'écologie
de nombreux pays en développement fortement tributaires de
ce produit.
La
recherche de l'intérêt commun serait plus aisée
si, pour tous les problèmes de développement et d'environnement,
il existait des solutions dont pourrait bénéficier
tout le monde. Mais c'est rarement le cas, car il y a habituellement
des gagnants et des perdants. Beaucoup de problèmes proviennent
de l'inégalité de l'accès aux ressources~ L'existence
d'un régime foncier inéquitable peut avoir comme effet
la surexploitation des ressources sur les terres les plus petites,
et l'environnement - comme le développement - en souffre.
Sur le plan international, le monopole des ressources peut forcer
ceux qui en sont exclus à trop exploiter les ressources marginales.
La capacité variable des exploitants à mobiliser les
biens dits gratuits -que ce soit à l'échelle locale,
nationale ou internationale - est encore une autre manifestation
de l'inégalité de l'accès aux ressources. Les
" perdants " dans les conflits environnement/développement
sont ceux qui assument plus que leur part du coût de la pollution,
par le biais des effets sur la santé, la prospérité
ou les dommages aux écosystèmes.
A
mesure qu'un système s'approche de ses limites écologiques
les inégalités ne font que s'accroître. Lorsque
le bassin d'un fleuve se détériore, ce sont les paysans
pauvres qui en souffrent le plus, car ils n'ont pas les moyens de
prendre les mêmes mesures contre l'érosion que les
paysans plus riches. Quand la qualité de l'air en ville se
dégrade, les plus pauvres, dans leurs quartiers plus exposés,
ont plus de problèmes de santé que les riches qui
vivent souvent dans les quartiers plus salubres. Et si les ressources
minières s'épuisent, ceux qui sont arrivés
tardivement à l'industrialisation ne connaissent pas les
avantages que représente un approvisionnement peu coûteux.
Sur le plan mondial, les pays riches sont mieux placés -
financièrement et techniquement parlant - pour faire face
aux effets d'éventuelles modifications climatiques.
C'est
ainsi que notre incapacité à œuvrer en faveur du bien
commun dans le cadre du développement soutenable est souvent
le produit de notre indifférence relative pour la justice
économique et sociale, dans un même pays et entre les
nations.
III.
LES IMPÉRATIFS STRATÉGIQUES
Il
nous faut formuler, rapidement, des stratégies qui permettront
aux nations d'abandonner leurs voies actuelles de croissance et
de développement, souvent destructrices, pour le chemin du
développement soutenable. Pour ce faire, il faudra des changements
de politique dans tous les pays, qu'il s'agisse de leur propre développement
ou des effets de leurs pratiques sur le de développement
des autres pays. (Le présent chapitre traite des stratégies
nationales. La réorientation des relations économiques
internationales sera l'objet du chapitre 3.)
Il
découle de l'idée de développement durable
un certain nombre d'objectifs critiques relatifs aux politiques
de développement et d'environnement :
- reprise de
la croissance ;
- modification
de la qualité de croissance ; satisfaction des besoins
essentiels en ce qui concerne l'emploi, l'alimentation, l'énergie,
l'eau, la salubrité ;
- maîtrise
de la démographie ;
- préservation
et mise en valeur de la base de ressources ;
- réorientation
des techniques et gestion des risques ; et
- intégration
des considérations relatives à l'économie
et à l'environnement dans la prise de décisions.
1. Reprise
de la croissance
Comme
nous l'avons déjà expliqué, le développement
soutenable doit s'attaquer aux problèmes du grand nombre
de gens qui vivent dans la pauvreté absolue - c'est-à-dire,
qui ne peuvent même pas satisfaire leurs besoins essentiels.
La pauvreté réduit la capacité des gens à
utiliser les ressources de manière pondérée
; elle intensifie les pressions qui pèsent sur l'environnement.
La plus grande partie de cette indigence se rencontre dans les pays
en développement ; dans nombre d'entre eux, la situation
s'est aggravée du fait de la stagnation économique
des années 80. Une condition nécessaire - quoique
non suffisante - pour supprimer la pauvreté absolue est l'accroissement
relativement rapide du revenu par habitant dans le tiers monde.
Il faut donc absolument inverser les tendances actuelles, qui sont
à la stagnation, voire à la régression.
Les
fluctuations des taux de croissance sont inévitables, mais
il faut tout de même un certain minimum pour qu'il y ait effet
sur la pauvreté absolue. Il semble peu probable, pour l'ensemble
des pays en développement, de pouvoir atteindre ces objectifs
avec un taux de croissance du revenu par habitant inférieur
à 3% (voir encadré 2-1). Étant donné
la croissance démographique actuelle, il faut donc viser
une croissance annuelle d'environ 5% dans les pays en développement
d'Asie, de 5,5% en Amérique latine et de 6% en Afrique et
en Asie occidentale.
Ces
ordres de grandeur sont-ils réalisables? Pour l'Asie du Sud
et de l'Est, les chiffres des 25 dernières années,
et plus encore des cinq dernières années, indiquent
qu'une croissance annuelle de 5% est possible dans la plupart des
pays, y compris les deux plus grands, soit l'Inde et la Chine. En
Amérique latine, des taux de croissance moyens de l'ordre
de 5% ont été réalisés dans les années
60 et 70, pour chuter au début des années 80, essentiellement
à cause de la crise de la dette.
La reprise de la croissance en Amérique latine est conditionnée
par la solution de cette crise. En Afrique, la croissance était
de l'ordre de 4 à 4,5% pendant les années 60 et 70
- correspondant à une croissance per capita d'un peu plus
de 1% en raison de la forte croissance démographique.
Par ailleurs, pendant les années 80, la croissance a quasiment
cessé et dans les deux tiers des pays, le revenu par habitant
a diminué.
Pour atteindre un minimum de croissance en Afrique, il faudrait
corriger les déséquilibres à court terme et
s'attaquer aux causes profondes qui freinent la croissance.
Il
faut une reprise dans les pays en développement, car c'est
précisément dans ces pays-là que les relations
entre croissance économique atténuation de la misère
et environnement opèrent le plus directement Et pourtant,
les pays en développement s'inscrivent dans une économie
mondiale interdépendante ; leurs perspectives dépendent
bel et bien du niveau et de la structure de la croissance dans les
pays industrialisés. Pour ces derniers, les perspectives
à moyen terme sont d'une croissance de 3 à 4% par
an, le minimum, selon les institutions financières internationales,
pour qu'ils puissent participer à l'expansion de l'économie
mondiale. Un taux de croissance de cet ordre serait supportable
pour l'environnement à condition que les pays industrialisés
continuent l'évolution amorcée vers des activités
à moins forte intensité de matières premières
et d'énergie et si elles persistent à améliorer
le rendement des ressources énergétiques et autres.
Certes,
à mesure que les pays industrialisés réduiront
leur consommation de ressources et d'énergie, leurs marchés
deviendront moins attrayants pour les produits et minerais des pays
en développement. Mais si ceux-ci font porter leurs efforts
sur la suppression de la misère et la satisfaction des besoins
essentiels de leur population, la demande intérieure progressera,
qu'il s'agisse de produits agricoles ou de biens manufacturés,
ou encore de certains services. Ainsi, la logique même du
développement soutenable comporte une stimulation interne
de la croissance du tiers monde.
Cela
dit, le marché intérieur d'un grand nombre de pays
en développement est petit. Tous ces pays ont besoin d'accroître
fortement leurs exportations - surtout celles de produits non traditionnels
pour financer leurs importations, dont la demande va s'accroître
avec la rapidité du développement. Le développement
soutenable exige donc un remaniement des relations économiques
internationales. C'est ce que nous examinerons de plus près
au chapitre 3.
|
ENCADRE
2-1
Croissance,
redistribution, pauvreté
- Le
seuil de pauvreté se définit comme un niveau
de revenu au-dessous duquel un individu - ou un ménage
- ne peut assumer de manière régulière
ses besoins élémentaires. Le pourcentage de
la population vivant au-dessous de ce seuil est fonction
du revenu par habitant et de la répartition de ce
revenu. A quelle vitesse un pays en développement
peut-il espérer supprimer l'indigence? La réponse
variera d'un pays à l'autre, mais tout cas-type est
porteur d 'enseignements.
- Prenons
un pays dont la moitié de la population vit au-dessous
du seuil de pauvreté et dans lequel la répartition
des revenus est la suivante : les 20% les plus riches de
la population disposent de 50% du revenu total ; les 20%
suivants de 20% ; les 20% suivants de 14% ; les 20% suivants
de 9% et les derniers 20% de 7%. C'est là en effet
une représentation assez juste de la situation dans
de nombreux pays en développement.
- Dans
ce cas d'espèce, si la répartition du revenu
reste inchangée, il faudrait que le revenu par habitant
double pour que la pauvreté passe de 50% à
10% de la population. Si l'on procède à une
répartition des revenus en faveur des plus démunis,
cette baisse peut intervenir plus rapidement. Envisageons
le cas où 25% du revenu supplémentaire des
20% les plus riches seraient équitable ment répartis
entre les autres.
- Nos
hypothèses sur la répartition des richesses
comportent trois conditions préalables. Tout d'abord,
le plus souvent, une politique de répartition ne
peut s'appuyer que sur un éventuel accroissement
des richesses. Ensuite, dans les pays en développement
à faible revcnu7 un excédent ne peut se dégager
qu'en touchant au groupe le plus riche. Enfin, on ne peut
cibler une politique de répartition avec une précision
telle que les bienfaits iront uniquement à ceux qui
se trouvent au-dessous du seuil de pauvreté. Certains
des avantages profiteront à ceux qui se trouvent
au-dessus de ce seuil.
- Le
temps qu'il faut pour faire passer le pourcentage de pauvres
de 50% à 10%, de la population varie comme suit :
de 18 à 24 ans dans l'hypothèse d'une croissance
du revenu per capita de 3% ;
de 26 à 36 ans, si cette croissance est de 2%
de 51 à 70 ans, si elle n'est que de 1%.
Dans chacune de ces hypothèses, la durée la
plus courte correspond à une répartition de
25% du revenu supplémentaire des 20% ; les plus favorisés
de la population et la durée la plus longue ne correspond
à aucune répartition.
- Ainsi,
avec une croissance du revenu national par habitant de seulement
1% par an, le XXle siècle serait déjà
bien entamé avant que la pauvreté absolue
ne soit supprimée. Si, par contre, il s'agit de faire
en sorte que le monde soit déjà bien engagé
sur la voie d'un véritable développement d'ici
le début du siècle prochain, alors il faut
absolument un taux de croissance per capita de 3%, assorti
de politiques vigoureuses de redistribution.
|
2. Modification
de la qualité de la croissance
Le
développement soutenable, c'est autre chose qu'une simple
croissance. Il faut en effet modifier le contenu même de cette
croissance, faire en sorte qu'elle engloutisse moins de matières
premières et d'énergie et que ses fruits soient répartis
plus équitablement. Ces mesures s'imposent dans tous les
pays, dans le cadre d'un ensemble de mesures visant à préserver
notre capital écologique, améliorer la répartition
des revenus, et réduire notre vulnérabilité
aux crises économiques.
Le
développement économique doit reposer sur une base
plus stable, c'est-à-dire sur la réalité qui
le sous-tend. C'est rarement le cas, que ce soit dans les pays développés
ou en développement. Par exemple, le revenu provenant de
l'exploitation forestière est conventionnellement mesuré
en valeur du bois et des autres produits, moins le coût de
l'extraction. Le coût de la régénération
de la forêt n'est pas considéré, sauf si l'on
y consacre des fonds expressément. Ainsi, le chiffre des
bénéfices tient rarement compte du manque à
gagner provoqué par la dégradation de la forêt.
La même comptabilité incomplète est faite pour
l'exploitation d'autres ressources naturelles, notamment celles
qui ne figurent pas dans les comptes de l'entreprise ou de la nation
: l’air, l’eau, la terre. Quel que soit le pays - développé
ou en développement - il faut, lorsqu'on mesure la croissance
économique, tenir pleinement compte de l'amélioration
ou de la détérioration des réserves de ressources
naturelles.
|
Les
gens ont désormais - et souvent pour la première
fois dans l’histoire - une idée de leur pauvreté
relative et le désir d'en sortir et d'améliorer
la qualité de leur vie. A mesure que la vie matérielle
progresse, que l'on se nourrit mieux, que l'on vit mieux,
ce qui était autrefois perçu comme un luxe devient
un besoin. Résultat : la demande de produits alimentaires,
de matières premières, d'énergie s'accroît
à un rythme supérieur à celui de la croissance
démographique. A mesure que cette demande progresse,
une pression de plus en plus forte pèse sur des terres
limitées, qui ne peuvent pas produire ce que l'on demande
d'elles.
I.P.
Garbouchev
Académie
bulgare des sciences
Audience
publique de la CMED
Moscou,
11 décembre 1986
|
Comme
nous l'avons vu dans la section précédente, la répartition
des revenus constitue l'un des aspects de la qualité de la
croissance. En effet, une croissance rapide assortie d'une mauvaise
répartition des revenus peut être plus nuisible qu'une
croissance plus lente qui serait accompagnée d'une redistribution
des revenus au profit des plus pauvres. Par exemple, dans beaucoup
de pays en développement, l’introduction d'une agriculture
commerciale à grande échelle fera peut-être
rapidement progresser les recettes, mais pourra en même temps
déposséder de nombreux petits paysans et accroître
l'inégalité de la répartition. A longue échéance,
cette voie n'est pas soutenable ; elle ne fait qu'appauvrir un grand
nombre de gens et accroître les pressions qui pèsent
sur les ressources naturelles, et ce à cause d'un- agriculture
trop commerciale et de la marginalisation de ceux qui pratiquent
une agriculture de subsistance. Les résultats seront peut-être
plus lents si l'on donne la priorité aux petites exploitations,
mais cette solution sera plus solide à long terme.
Le
développement économique ne pourra jamais être
soutenable s'il rend plus vulnérable aux crises. La sécheresse
peut obliger les paysans à abattre les bêtes dont ils
auraient besoin pour maintenir leur production dans les années
à venir. Une chute des cours peut pousser les agriculteurs
ou autres producteurs à surexploiter les ressources naturelles
pour maintenir leurs revenus. Alors que l'on peut parfaitement réduire
cette vulnérabilité en utilisant des techniques qui
limitent les risques de production, en optant pour des structures
institutionnelles qui limitent les fluctuations du marché,
en constituant des réserves - notamment de produits agricoles
et de devises. Une voie qui associe croissance et moindre vulnérabilité
est plus soutenable que celle qui ne le fait pas.
Cela
dit, il ne suffit pas d'élargir la gamme de variables économiques
dont on tient compte. La problématique des besoins et du
bien-être doit intégrer des variables non économiques,
telles l'éducation et la santé comme des fins en soi,
la pureté de l'air et de l'eau, la protection de la nature
dans toute sa beauté. Il faut aussi éliminer certains
handicaps dont souffrent les groupes défavorisés vivant
souvent en des lieux menacés : certaines tribus des forêts,
les nomades du désert, les populations qui habitent les collines
reculées, les peuples indigènes des Amériques
et d'Australasie.
Modifier
la qualité de la croissance, cela signifie aussi changer
notre approche du développement pour tenir compte de tous
ses effets. A titre d'exemple, un projet hydroélectrique
ne peut être envisagé sous le seul angle de la production
d'électricité ; il faut également s'arrêter
à ses effets sur l'environnement local et sur les moyens
d'existence des intéressés. Ainsi, l'abandon d'un
tel projet pourrait être une mesure de progrès et non
de régression, s'il s'agissait, notamment, de ne pas perturber
un système écologique rare. Quelquefois, des considérations
à long terme devront faire abandonner certains projets ayant
pourtant un attrait financier à court terme.
Développement
économique et développement social peuvent -et devraient
- se renforcer l'un l'autre. Les sommes consacrées à
l'enseignement et à la santé peuvent, par exemple,
accroître la productivité. Le développement
économique peut faire accélérer le développement
social en multipliant les possibilités offertes aux groupes
défavorisés ou en diffusant plus largement l'instruction.
3.
Satisfaction des besoins essentiels
La
satisfaction des besoins et aspirations de l'homme est évidemment
l'un des objectifs de l'activité productrice ; affirmer son
rôle central dans le développement soutenable apparaît
donc comme un pléonasme. Trop souvent, la pauvreté
est telle que les intéressés ne peuvent répondre
à leurs besoins de bien-être - ni même de simple
survie - même lorsque biens et services sont disponibles.
En même temps, les demandes de ceux qui ne sont pas pauvres
peuvent avoir des conséquences majeures sur l'environnement.
Le
principal défi sera de répondre aux besoins et aspirations
des populations croissantes des pays en développement. Le
besoin primordial est de survivre c'est-à-dire de travailler.
Entre
1985 et l'an 2000, la population en âge de travailler va augmenter
de 900 millions de personnes ; il faudra trouver du travail pour
60 millions de personnes par an.
Le rythme et la structure du développement économique
devront permettre de créer de véritables possibilités
d'emplois correspondant à ces chiffres, et à un niveau
de productivité capable d'assurer aux familles pauvres un
minimum de pouvoir d'achat.
Il
faut accroître la production alimentaire, non seulement pour
nourrir plus de bouches, mais encore pour combattre la sous-alimentation.
Pour que, d'ici à l'an 2000, les habitants des pays en développement
puissent se nourrir aussi bien que ceux des pays industrialisés,
il faudrait qu'en Afrique la consommation de calories per capita
progresse de 5% et celle de protéines de 5,8%. Pour l'Amérique
latine, ces chiffres seraient respectivement de 3,4 et 4%, et pour
l'Asie
de 3,5 et 4,5
Les céréales et les féculents sont les principales
sources de calories. Quant aux protéines, on les trouve essentiellement
dans le lait, la viande, le poisson, les légumineuses et
les oléagineux.
Si,
de toute évidence, les aliments de base restent prioritaires,
ces projections font apparaître la nécessité
de faire progresser la consommation de protéines. En Afrique,
la tâche est particulièrement ardue si l'on songe à
la baisse actuelle de la production alimentaire par habitant et
à la stagnation de la croissance. En Asie et en Amérique
latine, les taux de croissance requis semblent plus faciles à
réaliser. Mais cet accroissement de la production alimentaire
ne doit pas s'appuyer sur des politiques de production inadaptées
à la base écologique, ni compromettre les perspectives
à long terme de la sécurité alimentaire.
Un
autre besoin essentiel est celui de l'énergie. On ne pourra
répondre à ce besoin dans le monde entier sans modifications
de structures de consommation. Le problème le plus pressant
est celui des familles pauvres du tiers monde qui sont presque entièrement
tributaires du bois de chauffage. D'ici
à la fin du siècle, 3 milliards de personnes pourraient
vivre dans des régions où l'on consomme le bois plus
rapidement qu'il ne se reconstitue et où il sera donc devenu
une ressource extrêmement rare.
Des
mesures correctrices permettraient de réduire le fardeau
de la cueillette du bois sur de longues distances, mais aussi de
préserver la base écologique. Dans la plupart des
pays en développement, il faudrait environ 250 kg d'équivalent
de charbon par habitant et par an pour faire la cuisine. Ce n'est
la qu'une part infime de la consommation d'énergie des pays
industriels.
Ces
besoins de base que sont le logement, l’eau potable, l’hygiène
publique, les soins médicaux ont également des implications
environnementales. Les carences dans ces secteurs sont souvent la
manifestation la plus visible de tensions écologiques. Dans
le tiers monde, l’incapacité de répondre à
ces besoins est l'une des principales causes de maladies transmissibles
telles le paludisme, les parasitoses gastro-intestinales, le choléra,
la typhoïde. La croissance démographique et l'exode
rural risquent encore d'aggraver ces problèmes. Les planificateurs
doivent s'efforcer de soutenir les initiatives locales et les efforts
d'autonomie et de mieux utiliser les technologies les moins coûteuses.
Voir chapitre 9.
|
Dans
les pays en développement, surtout dans le Tiers monde,
nous savons bien que notre gros problème, c'est l'emploi
: nous n'avons aucune possibilité d'emploi, et tous
ces gens sans travail quittent les campagnes pour la ville.
Ceux qui restent s'entêtent à poursuivre certaines
pratiques - par exemple, ils brûlent du charbon de bois
- et c'est la déforestation. Alors, les organismes
d'environnement devraient peut-être intervenir et chercher
à prévenir ce genre de destruction.
Kennedy
Njiro
Étudiant,
École polytechnique
Kenya
Audience
publique de la CMED
Nairobi,
23 septembre 1986
|
4.
Maîtrise de la démographie
Développement
soutenable et dynamique démographique sont intimement liés.
Il ne s'agit pas d'une simple question de nombre total d'habitants.
L'enfant qui naît dans un pays qui consomme déjà
beaucoup de matières premières et d'énergie
représente une charge plus lourde pour l'environnement que
celui qui naît dans un pays plus pauvre. Le même argument
vaut à l'intérieur d'un même pays. Cela dit,
le développement durable est plus facile lorsque la population
se stabilise à un niveau compatible avec les capacités
de l'écosystème.
Dans
les pays industriels, la croissance démographique est actuellement
inférieure à 1% et plusieurs d'entre eux sont tout
proche de la croissance zéro. La population du monde industrialisé
pourrait passer de 1,2 milliard à 1,4
milliard d'ici à l'an 2025.
C'est
dans les pays en développement que le gros de la croissance
démographique va intervenir, passant probablement de 3,7
milliards en 1985 à 6,8
milliards en 2025.
Les habitants du Tiers monde n'ont pas la possibilité d'émigrer
vers des territoires non-développés ; les pays en
développement ont beaucoup moins de temps pour s'adapter
que ne l'ont eu les pays industriels. Il importe donc de ralentir
rapidement la croissance démographique, notamment dans les
régions où les taux continuent de progresser, comme
en Afrique.
Dans
les pays industriels, c'est le développement économique
et social qui a fait baisser le taux de natalité. L'accroissement
des revenus, l'urbanisation, l’évolution de la condition
des femmes ont tous joué un rôle déterminant.
Ces mêmes phénomènes jouent actuellement dans
les pays en développement. Il faut repérer ces mouvements,
les encourager. Les politiques démographiques doivent s'articuler
avec les programmes de développement économique et
social - l’éducation des femmes, les soins médicaux,
l’emploi pour les plus démunis. Mais il ne reste pas beaucoup
de temps et les pays en développement devront également
recourir à des mesures directes pour réduire la fécondité,
évitant ainsi de dépasser le potentiel productif leur
permettant de faire vivre leur population. De fait, la possibilité
de faire appel aux services de planification familiale est en soi
une forme de développement social qui donne aux couples -
et notamment aux femmes - la possibilité de faire un choix.
La
croissance démographique des pays en développement
continuera d'évoluer de manière différente
à la ville et à la campagne. Les projections de l'ONU
indiquent que d'ici la première décennie du siècle
prochain, la population rurale, en chiffres absolus, commencera
à baisser dans la plupart des pays. Près de 90% de
l'accroissement se fera alors dans les villes, dont la population
devrait passer de 1,15 milliard en 1985 à 3,85
milliards en 2025.
Elle sera particulièrement forte en Afrique et, dans une
moindre mesure, en Asie.
Les
villes des pays en développement s'étendent bien plus
vite que ne le permettent les capacités d'accueil. Pénuries
de logements, d'eau, d'hygiène publique, de transport en
commun... Une part croissante des citadins habitent des taudis et
bidonvilles, dont bon nombre sont exposés à la pollution
de l'air et de l'eau ainsi qu'aux risques naturels ou industriels.
La situation va très certainement se détériorer,
car l'explosion démographique est située surtout dans
les plus grandes villes. Ainsi, l’effet sans doute le plus positif
d'un éventuel ralentissement de la croissance démographique
sera d'avoir des villes plus faciles à administrer.
L'urbanisation
est en soi partie intégrante du processus de développement.
Ce qui importe, c'est d'éviter une grave détérioration
de la qualité de la vie. Il faudrait donc encourager le développement
des villes moyennes afin de décongestionner les grandes villes.
Pour résoudre la crise urbaine qui couve, il faut encourager
les initiatives locales de construction de logement et de création
de services, et envisager de manière plus positive le rôle
du secteur informel, en dégageant des crédits pour
les travaux d'adduction d'eau, de salubrité et d'autres services.
5. Préservation
et mise en valeur de la base de ressources
Si
l'on tient au caractère soutenable du développement,
il faut préserver et mettre en valeur les ressources de la
planète. Il nous faudra profondément modifier nos
politiques pour faire face à l'énorme consommation
du monde industriel, à l'accroissement nécessaire
de la consommation dans les pays en développement et à
la croissance démographique. Il ne s'agit cependant pas de
préserver la nature aux seules fins du développement.
C'est aussi une obligation morale à l'égard des êtres
vivants et des générations à venir.
Les
pressions sur les ressources ne peuvent que s'intensifier lorsque
les populations n'ont pas d'autres choix. Les politiques de développement
doivent viser à multiplier les possibilités d'emploi,
notamment pour les familles les plus démunies et dans les
régions où l'environnement est déjà
atteint. Dans les collines, par exemple l'économie et l'environnement
se porteraient tous deux mieux d'un passage de la culture de céréales
à celle d'arbres ; on peut ensuite aider les cultivateurs
en leur fournissant conseils, matériel, aide à la
commercialisation Un programme de maintien des revenus des agriculteurs,
pêcheurs ou travailleurs de la forêt, pour compenser
la chute provisoire des cours, pourrait leur éviter d'avoir
à surexploiter les ressources.
Il
y a urgence à préserver nos ressources agricoles,
car dans de nombreux coins du monde on cultive déjà
les terres marginales ; les ressources halieutiques et forestières
ont été également surexploitées. Il
faut préserver, reconstituer ces ressources si l'on veut
répondre aux besoins d'une population qui ne cesse de s'accroître.
L'exploitation de la terre et des forêts doit se faire uniquement
après une évaluation scientifique de la capacité
des sols ; l'épuisement annuel de la couche arable, des poissons,
des ressources de la forêt ne doit pas dépasser le
rythme de régénération.
Une
meilleure productivité soulagerait partiellement les pressions
que la culture et l'élevage font peser sur les terres agricoles
Mais les améliorations sectorielles à court terme
peuvent créer d'autres formes de pression : l’appauvrissement
dé la diversité génétique des cultures
sur pied, l'accroissement de la salinité ou de l'alcalinité
des terres irriguées, la pollution des nappes phréatiques
par les nitrates, les résidus de pesticides dans l'alimentation.
Or, il existe des solutions de rechange plus douces. Tout accroissement
de la productivité - dans les pays développés
comme dans les pays en développement - doit s'appuyer sur
une application mieux contrôlée des produits chimiques
agricoles et sur une plus grande utilisation d'engrais organiques
et de moyens non chimiques de lutte contre les insectes nuisibles.
Seule une politique agricole s'appuyant sur les réalités
écologiques permettra de favoriser ces solutions. (Voir chapitre
5).
En
ce qui concerne la pêche et la forêt tropicale, nous
sommes tributaires de l'exploitation des stocks qui existent. Sur
une base renouvelable, ces stocks ne seront pas forcément
à la hauteur de la demande. Il faudra donc bientôt
adopter des méthodes permettant de produire en plus grandes
quantités le poisson, le bois de chauffage et les autres
produits de la forêt, dans des conditions mieux contrôlées.
On peut aussi promouvoir l'usage de produits de remplacement du
bois de chauffage.
L'ultime
limite du développement pourrait bien être celle imposée
par la disponibilité de ressources énergétiques
et par la capacité de la biosphère à supporter
les sous-produits dégagés par
l'utilisation
de l'énergie.
Ces limites seront peut-être atteintes plus rapidement que
celles imposées par diverses autres ressources. Tout d'abord,
il y a les problèmes d'approvisionnement : épuisement
des ressources pétrolières, coût économique
et écologique de l'exploitation du charbon, dangers du nucléaire.
Ensuite, il y a les problèmes d'émission : précipitations
acides et accumulation de gaz carbonique qui provoque le réchauffement
de la planète.
On
peut résoudre certains de ces problèmes en faisant
appel aux sources d'énergie renouvelables. Mais l'exploitation
de ces ressources - le bois de chauffage, l’hydroélectricité,
etc. - entraîne également des problèmes écologiques.
Le développement soutenable exige donc que l'on fasse très
attention à conserver et à utiliser efficacement l'énergie.
|
Moi
je travaille avec les arbres à caoutchouc de l'Amazonie
et je suis là pour parler de la forêt tropicale.
Nous,
nous vivons de cette forêt qu'ils cherchent à
détruire. Nous voulons profiter de cette occasion,
où tous ces gens sont réunis à la recherche
d'un même objectif, pour défendre notre habitat,
la forêt, la forêt tropicale
Dans
ma région, nous tirons une quinzaine de produits de
la forêt, en plus de nos autres activités. Il
faut préserver toutes ces activités. Car, vous
savez, ce n'est pas uniquement le bétail, les terres
arables, les autoroutes qui vont permettre le développement
de l'Amazonie.
Quand
ils envisagent d'abattre des arbres, c'est pour construire
des routes, et ces routes sèment la destruction derrière
une façade qu'ils nomment progrès. Ces progrès,
qu'ils se fassent ailleurs, là où les terres
sont déjà déboisées, où
on peut donner du travail aux gens, où il faut développer
les villes. Quant à ceux qui veulent continuer de vivre
dans la forêt, qui veulent la forêt telle quelle,
laissons-les y.
Nous
n'avons rédigé aucun texte. Nous n'avons commandé
aucun texte à quelqu'un assis dans son bureau. Il n'y
a pas d'idéologie. Simplement : voici notre vérité,
voici notre vie.
Jaime
Da Silva Araujo
Conseil
de la récolte de caoutchouc
Audience
publique de la CMED
Sao
Paulo, 28-29 octobre 1985
|
Les
pays industrialisés doivent admettre que leur consommation
d'énergie pollue la biosphère et entame les réserves
de combustibles fossiles qui existent en quantités finies.
De récentes améliorations dans le rendement énergétique
et l'évolution vers des secteurs à moindre intensité
d'énergie ont aidé à freiner la consommation.
Mais il faudrait accélérer ce processus, continuer
de réduire la consommation par habitant et favoriser les
sources d'énergie et les techniques moins polluantes. Il
n'est ni souhaitable, ni même possible, que les pays en développement
adoptent le même mode de consommation que les pays industriels.
Il faut en effet procéder à des changements~ ce qui
signifiera de nouvelles politiques d'urbanisation, d'emplacement
des entreprises industrielles, de conception des logements, de transports,
de choix des techniques agricoles et industrielles.
Les
ressources minières autres que les combustibles posent moins
de problèmes d'approvisionnement. Selon des études
effectuées avant 1980, dans l'hypothèse d'une croissance
exponentielle de la demande, aucun problème ne devrait se
poser avant la seconde moitié du siècle
prochain.
Or, depuis cette époque, la consommation mondiale de la plupart
des métaux est restée stable ; l’éventuel épuisement
est donc encore plus lointain. L'histoire des techniques montre
en outre que l'industrie est tout à fait capable de s'adapter
aux situations de pénurie en obtenant de meilleurs rendements,
en procédant au recyclage et en trouvant des produits de
remplace ment. Plus urgent est le besoin de modifier la structure
des échanges de minerais afin d'assurer aux exportateurs
une plus grande part de la valeur ajoutée et d'améliorer
l'accès des pays en développement aux approvisionnements,
à mesure que leur demande progresse.
|
Les
populations indigènes constituent la base de ce qu'on
pourrait peut-être appeler un système de sécurité
de l'environnement. Nous sommes des garde-fous, en quelque
sorte. Mais pour beaucoup d'entre nous, les siècles
derniers ont signifié la perte de nos terres et de
nos cours d'eau. Nous sommes toujours les premiers à
connaître les atteintes à l'environnement et
toujours les derniers à être consultés.
Nous
sommes en effet les premiers à le savoir lorsque les
forêts sont menacées - et elles le sont, victimes
de l'économie cynique de ce pays. Et nous sommes les
derniers à être interrogés sur l'avenir
de nos forêts. Les premiers à déceler
la pollution des eaux, comme pourront l'attester les Ojibway
de ma terre natale au nord de l'Ontario. Et bien sûr,
les derniers à être consultés sur comment,
quand et où intervenir pour assurer un certain équilibre
à cette septième génération.
Au
mieux, ce à quoi nous pouvons prétendre, c'est
une compensation a posteriori. Trop peu, trop tard. C'est
si rarement que l'on nous demande nos conseils, notre consentement
pour procéder à des actions de développement,
ce qui éviterait pourtant d'avoir à nous dédommager.
Louis
Bruyère
Président,
Conseil indigène du Canada
Audience
publique de la CMED
Ottawa,
26-27 mai 1986
|
La
prévention et la réduction de la pollution de l'air
et de l'eau restera une tâche critique. La qualité
de ces éléments est compromise par certaines activités,
telle l'usage d'engrais et de pesticides, l’évacuation des
eaux usées des villes, l’utilisation de combustibles fossiles,
l’usage de produits chimiques et diverses autres activités
industrielles. On prévoit que toutes ces activités
vont considérablement accroître la pollution globale,
surtout dans les pays en développement. Il coûte très
cher de réparer les dégâts après coup.
Les pays devraient donc prévoir et prévenir ces problèmes
de pollution, en établissant des normes fixant des seuils
d'émission pour les produits nocifs, en tenant compte des
effets à long terme, en favorisant les techniques peu polluantes,
en anticipant l'impact de nouveaux produits, techniques ou déchets.
6.
Réorientation des techniques et maîtrise des risques
Pour
atteindre tous ces objectifs, il va falloir réorienter nos
techniques - ce lien entre l'homme et la nature. Il faut d'abord
renforcer la capacité d'innovation technologique des pays
en développement afin que ceux-ci soient mieux armés
pour relever le défi du développement soutenable.
Ensuite, il faut faire une plus grande place aux facteurs d'environnement
dans le développement technologique.
Les
techniques des pays industriels sont souvent inappropriées
ou mal adaptées aux conditions socio-économiques et
écologiques des pays en développement. Ce problème
est amplifié par le fait que la recherche-développement
effectuée dans le monde porte très peu sur les problèmes
urgents auxquels sont confrontés les pays en développement,
par exemple, l’agriculture en terre aride ou encore la lutte contre
les maladies tropicales. On ne fait pas grand chose pour adapter
aux besoins des pays en développement les innovations récentes
telles que les techniques des matériaux, les économies
d'énergie, les techniques d'information ou la biotechnologie.
Il faut combler ces lacunes en multipliant les capacités
de recherche, de conception, de développement et de vulgarisation
dans le Tiers monde.
Il
faudrait, dans tous les pays, intégrer les facteurs écologiques
dans la recherche de nouvelles techniques. La plus grande part des
recherches effectuées par les entreprises concernent les
processus et produits ayant une valeur marchande. Or, il nous faudrait
des techniques capables de produire des biens " sociaux "
(de l'air moins pollué, des produits qui durent plus longtemps)
ou de résoudre des problèmes dont les entreprises
ne calculent jamais le coût. Celui de la pollution ou des
déchets, en est un exemple.
Par
des mesures incitatives ou restrictives, les pouvoirs publics devraient
faire en sorte que les entreprises trouvent un avantage à
tenir compte des facteurs d'environnement lorsqu'elles mettent au
point de nouvelles techniques. (Voir chapitre 8.) Il conviendrait
de donner le même type de directives aux centres de recherche
subventionnés par l'État. Il faut aussi faire expressément
figurer ces objectifs que sont le développement soutenable
et la défense de l'environnement dans les mandats confiés
aux institutions qui travaillent dans des domaines où l'environnement
est un point sensible.
La
mise au point de techniques tenant compte de l'environnement est
étroitement liée à la gestion des risques.
Certains systèmes deviennent en effet vulnérables
une fois poussés au-delà d'un certain seuil : réacteurs
nucléaires, réseaux de distribution d'électricité
et d'autres services publics, systèmes de communication,
de transport public... Dans la mesure où il s'agit de réseaux,
ceux-ci sont à l'abri des petites perturbations, mais bien
plus vulnérables à celles qui dépassent un
certain seuil. En procédant à des analyses approfondies
des faiblesses et des échecs passés (conception des
techniques, normes de fabrication, plans d'urgence) on peut limiter
les dégâts en cas de défaillance ou d'accident.
On
n'a pas toujours appliqué les meilleures analyses de vulnérabilité
ou de risques aux techniques et aux systèmes. Le principal
objectif de la conception de grands systèmes devrait être
de minimiser les conséquences d'une éventuelle défaillance
ou d'un sabotage. De nouvelles techniques et technologies s'imposent
donc - de même que de nouveaux mécanismes juridiques
et institutionnels - pour la conception et le contrôle de
la sécurité, la prévention d'accidents, les
plans d'urgence, la minimisation des dangers, les secours.
Les
risques écologiques qu'entraînent les décisions
relatives au développement et à la technologie touchent
des gens et des secteurs qui n'ont aucun droit d'intervention dans
lesdites décisions. Il conviendrait donc de tenir compte
des intérêts des personnes concernées. Il faut
donc mettre en place des mécanismes institutionnels - nationaux
et internationaux - pour évaluer les éventuelles conséquences
de nouvelles techniques avant qu'elles ne soient diffusées,
et afin d'assurer que leur production, usage et élimination
ne soit pas une charge trop lourde pour l'environnement. Des dispositifs
analogues s'imposent pour les grandes interventions dans les systèmes
naturels, tels le détournement de cours d'eau ou le déboisement
de forêts. Il faut également faciliter les possibilités
d'action en justice et les demandes d'indemnisation.
7.
Intégration des considérations économiques
et environnementales dans la prise de décisions
Il
existe un fil conducteur dans cette stratégie du développement
soutenable : la nécessité d'intégrer les préoccupations
économiques et écologiques dans la prise de décisions.
Dans la réalité, ces problèmes sont interreliés.
Il faudra donc modifier les comportements, les objectifs et les
dispositifs institutionnels à tous les échelons.
Les
considérations d'ordre économique et écologique
ne sont pas forcément contradictoires. Par exemple, les politiques
visant à préserver les terres consacrées aux
cultures et à protéger les forêts améliorent
les perspectives du développement agricole à long
terme. Un meilleur rendement des ressources énergétiques
et autres ressources comportent des avantages sur le plan de l'environnement
mais peut également permettre une réduction des coûts.
Mais la compatibilité entre ces deux types de considérations
se perd souvent dans la poursuite d'avantages individuels ou collectifs
où l'on ne tient pas compte des conséquences et où
l'on fait une confiance aveugle en la science, censée pouvoir
tout résoudre, où l'on néglige les conséquences
à longue échéance des décisions prises
aujourd'hui. Le manque de souplesse des institutions ne fait que
renforcer cette myopie.
Voici
l'une des manifestations de ce manque de souplesse est la tendance
à traiter une entreprise ou un secteur industriel isolément,
sans reconnaître l'importance des liaisons intersectorielles.
L'agriculture moderne consomme d'énormes quantités
d'énergie et de produits industriels. En même temps,
les relations traditionnelles entre agriculture et industrie - une
fournissant des matières premières à l'autre
- s'estompent à cause de l'usage de plus en plus fréquent
de produits synthétiques. Les relations énergie-industrie
se transforment aussi entre elles, car dans les pays industrialisés
la production industrielle à forte intensité d'énergie
est en baisse. Dans le Tiers monde, par contre, l’industrie primaire
se développe, ce qui entraîne une intensification de
la production à forte intensité d'énergie.
Ces
liens intersectoriels créent une interdépendance économie
écologie dont les politiques tiennent rarement compte. Les
organisations sectorielles ont tendance à se fixer des objectifs
sectoriels et de voir dans leurs effets sur d'autres secteurs des
effets secondaires dont on tient compte uniquement lorsqu'il y a
obligation légale. Ceux qui déterminent les politiques
ou orientent la direction des affaires (qu'il s'agisse d'énergie,
de développement industriel, de gestion de l'agriculture
ou de commerce international) se soucient donc très peu des
effets de leurs décisions sur, par exemple, la forêt.
Beaucoup des problèmes d'environnement et de développement
qui se posent à nous sont dus à cet éclatement
des responsabilités. Pour que le développement soutenable
puisse survenir, il faut donc mettre fin à cette fragmentation.
Il
faut en effet instaurer une responsabilité plus large pour
les effets de certaines décisions. Des changements juridique
et institutionnel sont donc nécessaires afin de faire respecter
l'intérêt commun. Ces changements s'inspirent de l'idée
qu'un milieu favorisant la santé et le bien-être est
indispensable à tous les êtres humains - y compris
les générations à venir. Ce point de vue situe
l'accès aux ressources publiques et privées dans son
juste contexte social et constitue un objectif à atteindre
par des mesures plus spécifiques.
|
Les
questions qui ont été soulevées ici touchent
à de nombreux domaines. Les réponses, peut-être
les connaissez-vous, peut-être non. Du moins, après
avoir entendu tous ces récits, tous ces points de vue,
pouvez-vous vous faire une idée de la question.
Vous
n'avez ni réponse ni solution, mais vous pourriez peut-être
indiquer la voie à suivre en faisant comprendre aux
gouvernements, ou à l'ONU, ou aux organisations internationales
que le meilleur moyen de résoudre un problème
est d'associer ceux qui sont directement concernés.
Ceux qui sont censés bénéficier du développement
-tout comme ses victimes - doivent être entendus.
C'est
peut-être là l'essentiel, ce que nous voulons
tous ici, que l'on écoute, que l'on consulte les intérêts
pour tout problème, tout projet de développement.
Si cet aspect des choses est assuré, alors la première
étape est résolue.
Ismid
Hadad
Rédacteur
en chef, Prisma
Audience
publique de la CMED
Djakarta,
26 mars 1985
|
A
elle seule la loi ne suffit guère pour faire respecter l'intérêt
commun. Ce qu'il faut, c'est l'appui d'un public informé
- d'où l'importance d'une plus grande participation de celui-ci
aux décisions qui peuvent avoir des effets sur l'environnement.
Le moyen le plus efficace consiste à décentraliser
la gestion des ressources en donnant aux collectivités leur
mot à dire sur l'usage à faire de ces ressources.
Il faudrait aussi promouvoir les initiatives des citoyens, donner
du pouvoir aux associations et renforcer
la démocratie locale.
Pour
certains projets à grande échelle, c'est pourtant
un autre type de participation qui s'impose. Les enquêtes
et auditions publiques sur l'impact de certains projets sur l'environnement
et le développement permettent d'attirer l'attention sur
la diversité des points de vue. La liberté de l'accès
à l'information et l'existence des différentes possibilités
de conseils techniques peuvent être le point de départ
de discussions publiques informées. Lorsque l'effet d'un
projet donné sur l'environnement est particulièrement
important, il devrait être obligatoire de porter la question
devant le public et de lui demander son avis chaque fois que possible,
éventuellement par voie de référendum.
Des
changements s'imposent aussi dans les comportements et pratiques
des entreprises - du secteur publique comme du secteur privé.
En outre, il est temps que les réglementations en matière
d'environnement dépassent le simple stade des règlements
sur la sécurité, le zonage et le contrôle de
la pollution ; il faut en effet tenir compte de la dimension environnement
dans la fiscalité, dans les procédures d'autorisation
des investissements et des choix technologiques~
dans les incitations au commerce international et dans tous les
volets des politiques de développement.
L'intégration
des dimensions économique et écologique dans les systèmes
législatifs et de prise de décisions nationaux doit
se retrouver à l'échelle internationale. La progression
de la consommation de combustibles et de matières premières
nous oblige à renforcer les liens concrets entre écosystèmes
de différents pays. Les interactions économiques croissantes
- par le biais du commerce, des finances, des investissements, des
transports - vont également renforcer l'interdépendance
économique et écologique. Ainsi, à l'avenir
encore plus que maintenant, le développement soutenable exige
une intégration de l'économie et de l'écologie
dans les relations internationales, comme nous le verrons au chapitre
suivant.
|
Il
n'a pas été trop difficile de rapprocher les
défenseurs de l'environnement du Nord et les défenseurs
du développement du Sud. Les distinctions entre ces
deux groupes sont ténues et le thème développement
soutenable et le thème du développement soutenable
commence à être l'objet d'un consensus. Le point
de départ est tout trouvé. Les préoccupations
pour les
questions
liées à l'environnement existent de part et
d'autre. Le souci humanitaire aussi. Les différences
sont affaires de méthodes, ou alors du degré
auquel chaque camp s'efforce de faire valoir ses intérêts
économiques dans le cadre de l'aide au développement.
Pour
des raisons politiques tout à fait pragmatiques, le
moment est venu pour effectuer un rapprochement. Tout d'abord,
les habitants du Nord ne tiennent pas à voir dilapider
les impôts qu'ils paient. Ensuite, ils ne veulent pas
d'un accroissement de la pauvreté et ils se soucient
de l'environnement, que ce soit seulement du Nord - là
où ils vivent - ou celui du Sud. Quant aux habitants
du Sud, la majorité ne veut pas de solutions bâtardes
à court terme.
En
fait, il y a une communauté politique d'intérêt
entre le Nord et le Sud autour de la notion de développement
soutenable qui peut vous servir de point de départ.
Richard
Sandbrook
International
Institute for Environmental and Development
Audience
publique de la CMED
Oslo,
24-25 juin 1985
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IV.
CONCLUSION
Au
sens le plus large, le développement soutenable vise à
favoriser un état d'harmonie entre les êtres humains
et entre l'homme et la nature. Dans le contexte spécifique
des crises du développement et de l'environnement des années
80, que les organismes politiques et économiques nationaux
et internationaux n'ont pas résolues - et ne sont peut-être
pas en mesure de résoudre - la poursuite du développement
soutenable exige les éléments suivants :
- un système
politique qui assure la participation effective des citoyens à
la prise de décisions,
- un système
économique capable de dégager des excédents
et de créer des compétences techniques sur une base
soutenue et autonome,
- un système
social capable de trouver des solutions aux tensions nées
d'un développement déséquilibré,
- un système
de production qui respecte l'obligation de préserver la
base écologique en vue du développement, un système
technologique toujours à l'affût de solutions nouvelles,
- un système
international qui favorise des solutions soutenables en ce qui
concerne les échanges et le financement, et
- un système
administratif souple capable de s'autocorriger.
Ces
conditions sont en fait les objectifs que devraient se fixer tous
ceux qui entreprennent des activités, nationales ou internationales,
dans le domaine du développement. Ce qui compte, c'est la
sincérité avec laquelle ces objectifs sont recherchés
et l'efficacité des actions correctrices.
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