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Jean michel PENALVA
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Ecole d’été
"Gestion Scientifique du risque "
6/10 septembre 1999
ALBI - FRANCE
| Lundi
6 septembre
les éléments d’une science du danger par l’approche systémique |
Préambule
L'essor important de la technologie conduit à redéfinir les limites de l’intervention humaine dans des situations qui exigent la mise en place d’organisations et de stratégies de décision complexes.
L’intégration de composantes techniques, environnementales et humaines crée, une situation " à risque " que l’on résume souvent sous l’appellation de système complexe. Le caractère de complexité fait référence à la double difficulté pour un observateur, d’abord de se doter d’une représentation de la situation pertinente pour intervenir, ensuite de communiquer les données, les savoirs et les connaissances nécessaires à l’argumentation de l’action.
La notion de complexité est mise en avant sans qu’une définition précise ne s’en dégage. Interrelations nombreuses, incertitude et indétermination, phénomènes aléatoires, imbrication des niveaux d’organisation, des niveaux de représentations, recours aux modélisations, hétérogénéité des connaissances et des savoir-faire… tels sont les "ingrédients" de la complexité.
Dans de telles situations complexes, l’opérateur humain déploie des activités qui font globalement appel à des technologies en évolution permanente, couvrent des métiers de plus en plus divers, mobilisent de la part des acteurs humains des capacités de communication, suscitent des processus d’apprentissages collectifs et nécessitent souvent l’usage de logiciels.
La maîtrise d’une situation, prise comme capacité d’un collectif humain à s’assurer de son évolution est étroitement dépendante de la maîtrise des données, des savoirs et des connaissances qui y sont associés.
Dans ce document, nous traitons de " l’action en situation complexe ", abordée au travers de deux questions :
Sommaire
les situations complexes*
Observer la situation*Les systemes complexes*
comprendre, anticiper et maitriser la situation *
Situations dynamiques et prise de decision *
la situation cognitive*
L’imbrication de situations*
Qualifier une situation*
recadrer la situation*
de la situation au systeme*conclusions*
systeme de representation et systeme de reference *
Le rapport privilégié
qu’un sujet connaissant établit avec un phénomène
perçu dans le cadre d’un projet d’action peut être observé
comme une " situation cognitive ". Le sujet doit délibérer
sur son action et produire une connaissance opérationnelle, c’est-à-dire
utile à ses décisions.
| Le latin com-putare signifie, littéralement, penser, contempler des choses ensemble, sans référence explicite à des grandeurs numériques. [Foerster 1973 ] |
Observer la situationPour l’observateur désireux d’intervenir, la situation est un objet de connaissance.
| Dans la pensée scientifique, la méditation de l’objet par le sujet se fonde sur le projet. [Bachelard 1934]. |

Dans la situation observée, convenons d’appeler " acteur " toute intelligence impliquée directement dans une action intentionnelle portant sur un objet qu’elle différencie de son environnement. On distingue donc l’action de l’acteur sur l’objet et l’intervention projetée par l’observateur sur cette relation. Autrement dit, on ne peut parler d’objet que relativement à des projets [d’action et d’intervention] envisagés par des " sujets " cognitifs [acteur et observateur]. Le caractère "projectif" de l’intervention (j’envisage un futur) le différencie du projet d’action qui se déroule "en temps et en lieu" de l’acteur.
Nous prendrons comme cas général
les situations dans lesquelles l’acteur est pluriel et organisé
(un groupe d’acteurs qui partagent la même mission forment une équipe,
tandis qu’un groupe d’acteurs partageant les mêmes intérêts
dans l’action constitue une organisation), et comme " passages à
la limite ", les cas où l’acteur est un individu ou un collectif
(dont les membres ne partage qu’une culture, une idéologie ou simplement
quelques mythes).
| Individu
_______ Groupe Organisation _______ Collectif |
Dans le cas général, le groupe se distingue de l’organisation en ce que tous les membres sont en interaction dans l’action. Groupe et organisation supposent de chaque acteur des activités orientées vers les autres (négociation, reformulation, argumentation…), des activités collectives (délibération, construction de références communes…), toutes fondées sur la construction de représentations partagées (Teulier-Bourgine, 1997).
Un cas peut paraître particulier, où acteur et observateur sont confondus, cas d’un sujet qui désire intervenir sur la façon dont il agit dans une situation, et, en quelque sorte, observe donc sa propre action : c’est pourtant la situation de tout système intelligent, qui peut et doit observer son propre comportement dans l’action [Pitrat 1991], cette auto-référence étant la condition de son autonomie (J.-P. Dupuy cité dans [Mélèse 1979]). Un cas singulier serait par contre celui d’un sujet qui se prend pour objet, créant ainsi une situation " d’introspection " préjudiciable à l’action (cette situation est caractéristique d’un état de perte de maîtrise).
Contrairement à l’observateur dont la relation avec la situation est unique, le sujet peut se trouver en différentes positions : il est en position active quand il est à l’origine de l’action sur l’objet, mais l’objet peut exercer une action sur le sujet, ce qui met ce dernier en position réactive. On peut enfin imaginer le cas où le sujet, en position réflexive, se prend lui-même pour objet.
Une situation est donc prise ici comme un état du monde, au sein duquel existe un collectif humain (à la limite, un individu) animé de l’intention de rendre cette situation intelligible, de se préparer à d’éventuelles évolutions et d’acquérir un certain degré de maîtrise dans la transformation délibérée de cette situation [Liu 1993].
Si on peut à la limite créditer
le sujet impliqué dans l’action d’une rationalité instrumentale
(recherche de l’adéquation fin/moyens avec un recours minimal à
un espace mental), l’intervention en situation complexe impose de créditer
l’observateur d’une rationalité fondée sur l’adéquation
entre les informations possédées et les représentations
adoptées.
L’observateur peut privilégier certaines dimensions de la situation pour son projet d’intervention, ce qui délimite autant de champs perceptifs envisageables, dans lesquels sont reconnus des niveaux multiples d’imbrication d’actions, d’intentions et de représentations, dus aux différents acteurs.comprendre, anticiper et maitriser la situation
D’autre part, on remarque aisément que le comportement des acteurs impliqués dans de telles situations et l’émergence de comportements globaux sont peu prévisibles, comme le sont les conséquences d’actions et d’interventions. A la notion de complexité est donc également attachée la notion "d’imprévisible possible, d’émergence plausible du nouveau" [Le Moigne 1990], qui crée une difficulté d’anticipation de la part d’observateurs.
La notion d’anticipation est prise ici au sens de "se préparer" à faire face à l’évolution (prendre des dispositions à l’avance), selon une certaine idée que l’on s’en fait, mais sans disposer pour autant d’un modèle de prédiction. L’anticipation peut être considérée comme une adaptation des structures cognitives au champ des possibles envisageables dans la situation.
Dans les situations d’actions dites critiques, lorsque le décideur humain se trouve confronté à un risque de conséquences dommageables ou préjudiciables, cette imprévisibilité est traduite par la notion de (prise de) risque ([Guoguelin 1988]. La maîtrise de la situation repose sur un équilibre judicieux entre la satisfaction des objectifs et l’acceptation du risque encouru.
De façon générale,
l’intervention en situation complexe ne comporte-t-elle pas toujours une
part de risque, dans la mesure où la portée des actes cesse
d’être totalement mesurable (le risque comme " la part d’ombre de
l’action " [Ricœur 1995]). Comme le soulignait [Mélèse 1972],
la maîtrise des systèmes [complexes] passe en effet par l’acceptation
d’un contrôle incomplet. La maîtrise est prise ici comme un
état opposable à celui de crise, sans en être son contraire,
qui serait la routine [Latour 1994].
| Il faut savoir que toute pensée et toute action comportent du risque (…). On ne peut penser que dangereusement (…). On ne peut agir que dangereusement, et l’aveuglement sur le danger est pire que le danger. [Morin] |
Situations dynamiques et prise de decisionLa confrontation d’une intelligence cognitive et d’un environnement évolutif est, d’une manière générale, une situation à risque, où les points de vue de l’observateur et de l’acteur (même s’il s’agit d’une seule et même personne) peuvent diverger.
L’observateur qui forme le projet d’intervenir
sur la situation se trouve lui-même confronté au risque de
provoquer des conséquences non souhaitées, tombant ainsi
sous le coup des principes d’écologie de l’action avancés
par [Morin 80, p. 82] :
| Le risque n’est pas un défaut d’un projet, un manque d’efficacité, de rentabilité, de vérité, mais il est la nature même d’un projet. [Latour 1994] |

Dans le cas de la conduite d’un processus industriel complexe, des équipes d’exploitation ont à maîtriser une installation fortement automatisée. Ce cas est représentatif d’un bon nombre de situations industrielles dans les domaines de l’énergie, des transports, de la défense, du spatial etc. L’automatisation des contrôles et de certaines actions [Despres 1994]) peut être poussée jusqu’à l’automatisation "cognitive", c’est-à-dire le remplacement de l’opérateur pour certaines fonctions de décision.
L’opérateur n’intervient plus
alors que dans des situations non prévues à la conception
du système automatisé, situations où l’imprévisible
devient possible, auxquelles seule l’intelligence humaine peut faire face.
Dans cette hypothèse, les automatismes "rendent la main" quand le
processus est dégradé et seules les fonctions de sûreté
restent assurées. Les opérateurs ont alors à récupérer
la situation, en tenant compte non seulement du fonctionnement de l’installation,
mais aussi des décisions prises par les automatismes, ce qui complique
sa tâche (L. Bainbridge a qualifié ce phénomène
de paradoxe de l’automatisation).
| On reconnaît aujourd’hui de plus en plus clairement que, contrairement à ce qui était prévu, l’automatisation de contrôle peut rendre les tâches des opérateurs plus difficiles. La même chose peut être imaginée pour l’automatisation cognitive. [Bainbridge 1991] |
Dans le domaine militaire, la complexité croissante des systèmes de combat est imposée par l’évolution de la menace qui devient de plus en plus variée, intelligente, furtive et qui nécessite des temps de réaction de plus en plus court pour la contrer. Cela pose le problème de leur exploitation par des opérateurs, d’où l’introduction de systèmes de calcul sophistiqués.
Dans cette situation Menace<=>Riposte<=>Opérateur,
où la contrainte temporelle conduit à un renforcement de
la complexité, toute la difficulté pour un observateur consiste
à déterminer la part de responsabilité entre l’homme
et la machine qui constituent le sujet. La décision ne saurait en
effet se ramener à un calcul ; elle est fondée sur l’information
mais n’en résulte pas [Jarrosson 1994]. D’autre part, la complexité
de la situation conduit à considérer la rationalité
de l’opérateur comme étant limitée. La difficulté
d’anticipation du comportement du sujet menant à la décision
de riposte se trouve encore aggravée si plusieurs opérateurs
sont concernés car il faut introduire dans ce cas une coordination
en temps réel des décisions, premiers pas vers une intelligence
collective assistée par des moyens artificiels de traitement d’information
[Lévy 1994 ].
la situation cognitiveL’opérateur humain (le sujet connaissant) doit "s’adapter" à la situation, c’est-à-dire accorder ses structures cognitives aux circonstances du réel perçu afin de prendre des dispositions pertinentes pour obtenir le but visé, ou éviter des événements redoutés. Il combine un savoir contemplatif sur l’objet (il le perçoit au travers de caractères descriptifs qui lui donnent une forme particulière), un savoir faire (en tout premier lieu fabriquer des représentations de l’objet adéquates au projet) et un savoir pratique (un savoir-se-comporter dans l’action en fonction de connaissances acquises).
L’objet de la situation représente
en fait la partie de l’environnement global qui doit être intelligible
pour l’accomplissement du projet. Ce dernier a donc pour fonction de désigner
l’objet pertinent dans sa relation avec le sujet (enjeux). Ce dernier est
porteur d’une stratégie décisionnelle (choix des finalités
et des moyens de les satisfaire), qu’il détermine de façon
autonome ou solidaire à l’organisation dont il est membre.
| Le processus d’adaptation de l’organisation à ses projets et à ses environnements est un comportement d’intelligence organisationnelle. P. Dehaene, Ingénierie organisationnelle et systèmes de symboles, in [Bartoli - Le Moigne 96]. |
situations à risque : action dynamique et prise de décision
La complexité provient ici des
difficultés d’anticipation ou de maîtrise de la situation
interactionnelle d’une intelligence consciente avec un environnement qui
sollicite ses capacités cognitives, telles que formulées
par [Hofstadter 1979] :
| L’intelligence (…) organise le monde en s’organisant elle-même. J. Piaget, La construction du réel chez l’enfant, 1937, p. 311, cité dans [Glaserfeld 81], p. 27) |
• capacité de réagir
avec souplesse aux situations qui se présentent,
• capacité de tirer
profit de circonstances fortuites,
• capacité de discerner
le sens d’informations ambiguës ou contradictoires,
• capacité à
attribuer une importance relative aux différents éléments
d’une situation,
• capacité de trouver
des similitudes entre les situations malgré les différences
qui les séparent,
• capacité à
établir des distinctions entre les situations malgré les
similitudes qui les rapprochent,
• capacité à
synthétiser de nouveaux concepts en assemblant différemment
d’anciens concepts,
• capacité à
trouver des idées nouvelles.
Pour un observateur, le passage d’un sens "brut" d’une situation, c’est-à-dire fondé sur l’information qui la decrit (comportant des niveaux sémiotiques, syntaxiques, sémantiques), à la compréhension globale ne peut être réalisé (c’est-là en tout cas la conviction que nous défendons ici) qu’au travers d’une représentation partageable de la situation.
On peut assimiler le processus global
de d’interprétation d’une situation à un processus de compréhension
de scène, où il s’agit de dégager d’une situation
supposée convenablement imagée une hypothèse plausible
sur la situation (nous proposerons plus loin de donner à cette hypothèse
la forme d’un système). Comme dans le processus cognitif de reconnaissance
de scènes visuelles auquel nous faisons ici référence,
il n’est pas indispensable de supposer que le processus d’interprétation
se place après le processus de description. Le travail d’interprétation
fait en effet appel à de nombreuses informations sur la réalité
perçue et met à contribution les fonctions cognitives, voire
même les systèmes de croyance des acteurs [Fodor 83]. Parmi
tous les mécanismes proposés pour expliquer ce processus
d’interprétation deux principes essentiels ont montré leur
utilité : la restriction du domaine de réalité observé
et la construction de schémas de représentations.
L’imbrication de situationsUn niveau supérieur de difficulté apparaît lorsque la situation cognitive concerne un objet qui est lui-même une situation. Dans l’exemple 1, l’introduction d’un système d’aide conduit à une nouvelle situation (l’aide doit porter sur l’opérateur, appréhender le procédé et tenir compte des actions de conduite). Dans l’exemple 2, le fait de considérer l’agression comme une situation de premier niveau (un agresseur cherche à nuire à une cible) conduit également à une nouvelle situation (l’opérateur doit identifier l’agresseur, la cible potentielle et évaluer le pouvoir de nuisance).
l’imbrication des situations
On remarque aisément que ce processus " d’encapsulation " d’une situation dans une autre peut être poursuivi à plusieurs niveaux : dans l’exemple 2 , la cible peut être une flotte en action dans une zone, laquelle est une situation où coopèrent des forces alliées pour une opération… (c’est ainsi que se crée la complexité mal gérée par des systèmes automatiques quand un navire de guerre détruit par erreur un avion civil éloigné de sa route, et plutôt bien prise en compte par un capitaine ne donnant pas l’ordre de riposte après une attaque déclenchée par erreur).
On met ici l’accent sur une double caractérisation de la complexité d’une situation cognitive : son caractère " fractal "apparaît quand l’objet de connaissance est exprimé lui-même comme une situation (processus que nous avons appelé focalisation dans l’exemple 2), et le caractère " récursif "de la démarche lorsque pour traiter une situation, on crée une nouvelle situation (exemple 1).
A chaque niveau, la difficulté de qualification du sujet (identité, motivations) ou du projet (objectifs, enjeux) introduit un renforcement de la complexité, d’autant plus que la remontée des niveaux [d’organisation] peut s’accompagner d’une inversion du sens apparent des phénomènes.
Il faut donc choisir pour accomplir
son projet la situation correspondant au niveau d’intervention désiré.
Qualifier une situation
La qualification d’une
situation consiste à en déterminer les classes descriptives.
Nous en avons proposé neuf1
La forme générale d’une situation qualifiée
La situation ainsi qualifiée
devient réalité construite que l’observateur peut "interroger"
pour accomplir son projet. Mais pour parvenir à cette "intelligence
de la complexité", selon l’expression de J. L. Le Moigne, de quels
moyens d’exploration disposons-nous ?
| Je crois que le réel n’est ni complexe ni simple. (…) c’est-à-dire qu’il y a plus de choses dans le réel que ne peut concevoir l’esprit humain. [Morin 1991] |
En somme, l’observateur doit effectuer une sorte de saut qualitatif (de la barrière de complexité) pour concevoir un modèle caractérisé en terme de fonction, but, adaptation et considéré en terme d’impératifs plutôt que descriptifs [Simon 1969]. On demandera à ce modèle de rendre compte de la situation ET de l’observateur. Rappelons avec J. Mélèze que tout individu ou groupe étant potentiellement porteur de sa propre représentation sur une situation, on se trouve devoir construire un "système des représentations". Néanmoins, ce système n’a qu’une fonction d’interface avec les connaissances de la situation, sans prétendre les contenir. Dans ces conditions, il nous paraît raisonnable de faire l’hypothèse qu’il est possible aux acteurs concernés de construire une référence commune, et de la faire évoluer au cours d’un processus d’apprentissage collectif (formation d’hypothèses et argumentation).
Nous dirons alors que la description relative de la situation est effective lorsqu’elle permet de construire un système commun de représentation(s), qui permet à l’observateur d’agir.
Comme le suggère J. Ladrière, il subsistera toujours une distance [que la connaissance ne saurait abolir] entre la situation et le système qui la représente, ce qui nous amène à considérer le système comme "métaphore de la situation".
Pour agir en effet, on ne peut rester dans le cadre de cette réalité "objective", extérieure à l’observateur, celle de tous les faits contenus dans le cadre particulier de la situation ; l’observateur opère dans le cadre d’une réalité "de second ordre" construite dans le cadre d’un projet qui donne au faits ordre, sens et valeur [Watzlawick 1991].
Cette réalité de second
ordre, nous l’appellerons "un système".
recadrer la situation
"L’objectivité" de la situation
est faible, dans la mesure où son apparition [à la conscience]
est dépendante du protocole d’observation, qui influe sur son surgissement
et son devenir, voire sa structure [Miermont 95, p. 257].
| Le champ réel de la connaissance n’est pas l’objet pur, mais l’objet vu, perçu et co-produit par nous. [Morin 1982] |
L’appréhension d’une situation doit donc être vue comme un processus de conceptualisation du réel, démarche que nous avons formalisée2 en nous inspirant de "l’épistémologie formelle" proposée par [Mugur-Schächter 1995].
Les décisions d’intervention
sur la situation dépendent du sens (connaissances opérationnalisées)
et de la valeur (appréciation de l’utilité des informations)
que l’observateur accorde au phénomène perçu. Dans
ces conditions, il s’agit moins d’expliquer la situation en recherchant
des lois fondamentales que de la "recadrer", c’est-à-dire en construire
une représentation qui convienne à l’action.
| Ce qu’on modifie en recadrant, c’est le sens accordé à la situation, pas ses éléments concrets. [Watzlawick 1973] |
Pour expliquer cette notion de recadrage, prenons un exemple tiré du domaine même d’où elle est tirée : la psychologie systémique, connue également sous le nom "d’Ecole de Palo-Alto" [Watzlawick 1981]. Considérons la situation complexe, souvent conflictuelle, de parents confrontés à un adolescent présentant un comportement difficile. Pour résoudre le conflit, ou du moins améliorer la situation, le psychologue peut rechercher de façon analytique les éléments qui en seraient les causes (événements passés, pathologie particulière à l’enfant ou aux parents, contexte défavorable…). Un psychologue systémique va plutôt re-présenter la situation comme un "système familial", apte à fonctionner et qu’il est raisonnable d’isoler, dont les dysfonctionnements ont pour symptômes le comportement perturbé de l’enfant. Il faut alors agir sur la situation en fonction de cette nouvelle représentation (notamment en la communiquant aux acteurs impliqués) et non exclusivement sur l’enfant considéré dans un état pathologique (remarquons au passage que la notion de causalité simple –il y a conflit à cause de l’adolescent– a disparu au profit d’une causalité récursive (Morin 1990).
un exemple de recadrage : Situation conflictuelle et système familial
Il faut bien considérer que le fait de parler de système familial n’est pas juste une expression langagière à laquelle on aurait pu préférer "famille" ou "cellule familiale". Le qualificatif de système fait référence à un modèle général dont découlent certaines propriétés formelles (totalité, rétroaction, équifinalité...) et qui permet certaines hypothèses (ouverture, téléologie, organisation
Si nous reprenons les deux exemples
précédents, la situation 1 de conduite d’un procédé
pourrait être recadrée en système d’exploitation, la
situation 2 en système de défense.
La méthode qui consiste à
représenter une situation complexe par un système se trouve
fondée sur l’intelligence imaginative aussi bien que sur l’observation
des faits de la situation. Elle identifie l’observateur-concepteur à
un architecte de modèles doté d’un projet de connaissance.
DE LA SITUATION AU SYSTEME“ Un phénomène perçu complexe, donc irréductible à un modèle déterminant la prévision certaine de ses comportements, se représente par un système complexe ” [Le Moigne 1990].
La démarche proposée identifie l’observateur-concepteur à un architecte de système : il perçoit une situation qu’il représente comme un système.
La notion de système, telle
qu’argumentée par [Bertalanffy 1973] et auquel [Le Moigne 1977]
a associé le concept de modélisation, nous apparaît
particulièrement convenante pour appréhender une situation
perçue complexe : traiter un réseau de relations en tant
que système, consiste à poser que la connaissance de cet
ensemble est subordonnée à la connaissance des parties qui
constituent le tout, des interactions entre les parties, des interactions
avec l’environnement, et des objectifs de l’observateur-acteur de l’ensemble.
| Un phénomène perçu complexe est tel que sa représentation apparaît irréductible à un modèle unique, aussi compliqué soit-il. [Le Moigne 1984] |
Il ne saurait cependant exister de
modèle unique d’un système complexe. La notion de point de
vue devient alors essentielle dans le processus de modélisation.
Par contre, le modèle ainsi
exprimé doit être partagé par tous les locuteurs en
présence : c’est là sa principale qualité.
SYSTEME DE REPRESENTATION ET SYSTEME DE REFERENCEToute situation cognitive exige que l’observateur dispose d’une représentation mentale de l’objet de savoir qu’il vise au travers de son système de représentation.
Ce dernier est fondé sur une sorte de modèle de référence que J. L. Le Moigne a baptisé “système général”, artefact doté de propriétés théoriques, destiné à valider les représentations construites [Le Moigne 77].
Produire de la connaissance sur la situation revient à modéliser le système qui la représente.
système de référence
et système de représentation
On peut donc dire que le système
est un modèle “primaire” construit pour exprimer une réalité
perçue, au travers d’un domaine du réel conceptualisé
dans un projet.
| De façon générale, un discours de type théorique se présente comme une suite de propositions formulées dans un langage qui peut être entièrement artificiel ou consister en une extension du langage naturel. |
Il constitue, pris dans un sens très général, une “micro-théorie” ou du moins un discours à caractère théorique, c’est-à-dire qui se réfère au moins à la théorie… des systèmes. Lorsqu’on exprime une situation vécue en des termes relevant de la théorie des systèmes, on constitue une sorte de théorie minimum du domaine destinée à faciliter l’expression des savoirs pertinents sur la situation .
Un système, dans cette première acception, peut être considéré comme une théorie partielle, c’est-à-dire limitée à une situation bien définie (quoique pouvant être complexe). Cela ne suffit pas à lui donner un caractère formel, puisqu’en général les propositions constituant le modèle associé ne s’enchaînent pas par déduction.
Il n’est pas nécessaire d’ajouter
que le modèle doit être un discours “logico-mathématique”
comme le fait [Tiberghien 1991] qui précise fort justement qu’un
modèle ne saurait être un simple discours phénoménologique,
ne saurait être réduit à un schéma, et n’est
pas non plus assimilable purement et simplement à une théorie
(laquelle doit posséder un degré de généralité
élevé).
| Valider ne signifie pas garantir que l’on dit le vrai, mais légitimer la pertinence de l’énoncé dans son contexte. [Avenier 1992]. |
Pour “ formuler un système ”, on peut se contenter d’étendre le langage naturel par ajout de catégories interprétatives ; le système constitue donc le support d’un discours argumentatif, dont la validation consiste à s’assurer que les informations sur la situation prise en compte pour sa construction sont cohérentes avec l’expérience des “sujets connaissants” dans le même domaine. C’est une procédure d’argumentation qui permet de relier les informations utilisées aux propositions sous forme d’énoncés. Ceux-ci doivent être intelligibles et communicables. Les propositions qui formulent le modèle peuvent être évaluées comme valides dans l’univers qu’elles décrivent mais le système ne saurait constituer une théorie complète - aucune autre proposition ne serait vraie - d’un univers considéré comme étant complexe.
On est ainsi amené à différencier le système - discours de type théorique - et le modèle - classe de propositions formulées dans un langage - dans le cadre d’un projet où il s’agit de concevoir le premier et construire le second. Le couple système-modèle ainsi constitué doit être assez riche pour permettre l’interprétation de tous les traits de la situation que l’on retient comme pertinents, c’est-à-dire comme des savoirs utiles au projet.
Ces savoirs doivent être exprimés au travers des différents « points de vue » que l’on peut avoir sur le système.
La notion de point de vue, prise littéralement au sens de “ce que l’on peut voir d’un certain endroit”, peut introduire une confusion entre la vision singulière qu’un individu ou qu’un collectif de métier peut porter sur le système et une perspective générale d’examen de certaines propriétés du système.
C’est cette dernière acception que nous avons retenue pour la notion de point de vue. Pour lever l’ambiguïté, la position d’un observateur particulier est dénommée “angle de vue”. On ne peut en effet accepter de varier les points de vue au hasard, sans risquer une redondance inutile ou une confusion dans la description du système.
Dans le cadre de la méthode
SAGACE, nous avons proposé une définition formelle de neufs
points de vue pour aborder les systèmes finalisés.
La matrice des points de vue de modélisation d’un système
Modéliser en situation complexe suppose de la part d’un observateur la capacité “paradoxale“ de produire des modèles à propos d’un contexte d’action “qu’aucun modèle ne saurait épuiser“. La résolution de ce paradoxe apparent nécessite de reformuler le problème : la complexité de la situation envisagée dans le cadre du projet d’intervention est irréductible à un principe simple ; dans ces conditions, comment argumenter une intervention de façon partageable et raisonnée ?
Rendre compte de la situation comme d’une action complexe, que l’on peut représenter comme un système pourrait être considéré comme une technique de contournement, voire même de réduction de la complexité, puisqu’il s’agit d’expliciter un “principe d’organisation“.
Dans chacun de ces points de vue, on peut développer un modèle (il faut alors utiliser un langage de représentation) que l’on peut raffiner jusqu’au niveau de détail utile au projet. Selon le caractère formel du langage utilisé, l’argumentation de l’action donnera lieu à calcul ou à un raisonnement cognitif de la part du collectif devant délibérer sur son action.
Il faut enfin considérer le cas où la construction d’un système représentatif crée en elle-même une situation complexe : un modèle serait trop réducteur ou à l’inverse serait insignifiant.
Plutôt que d’attribuer cette complexité “de second ordre“ à un niveau de complexité trop élevé, intrinsèque à la situation (acceptons ici l’avertissement de [Lévy--Leblond 84] “ c’est moins les limites de validité ou de pertinence de la complexité qui nous intéressent ici, que celles de son utilité ”), il nous semble plus juste de dire que le projet d’intervention doit lui-même être considéré comme complexe, ce qui justifie le déploiement d’une stratégie “ par tâtonnements ” [Avenier 97] fondée sur une rationalité “cognitive“ [Walliser 92].
Projet et situation se construisent
mutuellement sur le socle d’une ingénierie de la représentation
systémique ouvrant la voie à “l’intelligence de la complexité“.
| Sur ce socle s’élabore une ingénierie de la représentation systémique en réponse au problème central de toute connaissance intentionnelle : celui de l’inséparabilité du sujet observant et de l’objet observé – une “ nouvelle ingénierie ” qui ne se réduit plus à la technologie et qui fait de l’acte cognitif de conception de modèles son projet instrumentable et enseignable [Le Moigne 1986]. |
La démarche mise en œuvre par
le collectif de projet consiste d’abord à conceptualiser une situation
pour construire une ontologie du domaine abordé : données,
savoirs et connaissances élémentaires. La situation est alors
interprétée par un système, l’investigation du modèle
donnant lieu à argumentation
La démarche collective : un processus en-cyclo-pédique
On peut faire comme première remarque que l’entrée dans ce processus encyclopédique (littéralement, mise du savoir en cycle) n’est pas déterminée a-priori. Si l’on peut considérer que la démarche théorique consisterait à partir de la situation pour concevoir un système que l’on modélise et qui donne lieu à controverse, la pratique est souvent tout autre. La controverse peut être lancée sur une situation mal définie, de nombreux projets considèrent le système comme un pré-requis, pour d’autres, c’est autour de modèles détaillés que naît une controverse…
Une seconde remarque porte sur le niveau de formalisation du modèle qui lui-même conditionne celui des énoncés . La démarche, que nous avons considéré dans le contexte le plus général - situation complexe, système non formel, modèle cognitif et énoncés discursifs - reste applicable dans les cas où l’argumentation peut produire des énoncés logico-mathématiques - cas d’un modèle à haut niveau de formalisation - dont la validation impose une réduction des dimensions prises en compte dans la situation.
Autrement dit, pour produire des énoncés facilement validables sur la situation, on doit restreindre le champ d’interprétation du modèle dont la formalisation poussée réduit les ambiguïtés, mais réduit aussi la complexité de la situation qu’il est possible de prendre en compte.
Le “détour par les systèmes”
que nous proposons consiste à porter l’effort de modélisation
sur le système de compréhension d’une situation perçue
complexe en regard d’un projet d’intervention, et de laisser la liberté
aux acteurs de ce projet de choisir le niveau de formalisation de la connaissance
(au sens large de combinaison de données, savoirs et expertises).
| La connaissance ne saurait être conçue comme prédéterminée, ni dans les structures internes du sujet, puisqu’elles résultent d’une construction effective et continue, ni dans les caractères préexistants de l’objet, puisqu’ils ne sont connus que grâce à la médiation nécessaire de ces structures... En d’autres termes, toute connaissance comporte un aspect d’élaboration nouvelle. J. [Piaget 1970] |
Les connaissances sont alors considérées comme un construit collectif dans un système d’action, le point essentiel étant la capacité d’évolution du Système [de Connaissance [de la Situation… ainsi constitué. Les connaissances ne sont plus ici “ vérités uniques et transcendantales ” mais supports de l’action, donc contingentes et re-modelables, voire relativement éphémères (les connaissances sur le vol des oiseaux, utilisées par les premiers concepteurs d’engins volants, ont perdu de leur utilité pour les concepteurs d’avions…).
Pour générer ces connaissances, la conception d’un système est une méthode que nous avons rapprochée de la démarche de l’architecte ou de l’ingénieur qui délibère sur son action. L’association d’un modèle plus ou moins détaillé s’avère très utile pour “granulariser“ la connaissance, mais doit se prémunir du piège de “ l’élémentarisme ” qui consiste à confondre un élément du modèle avec un élément d’une “réalité révélée”.
Un modèle, qui par ailleurs est toujours réducteur puisqu’au moins rapporté à un champ de projet, est d’abord une façon de penser simplement dans la complexité.
Un modèle n’est ni vrai ni faux, ni bon ni mauvais ; il est plus ou moins utile…
| Lundi
6 septembre
les éléments d’une science du danger par l’approche systémique |