|
Perception des risques
et délibération publique
Des radiations aux gènes
Claire Mays1,
Jean-Pierre Pagès2,
Virginie Quillet2
|
Ecole d’été
"Gestion Scientifique du risque "
6/10 septembre 1999
ALBI - FRANCE
La conception élitiste
du politique, qui domine encore aujourd’hui au niveau de l’Etat malgré
les transformations en cours, marque non seulement tout ce qui relève
de la décision dans la vie ordinaire, mais aussi le travail des
chercheurs en sciences sociales (économie, sociologie, sciences
politiques). Les idéologies influent de façon considérable
sur nos stratégies de recherche et nous font énoncer, en
s’appuyant sur des faits ou des données apparemment valides, des
vérités premières qui révèlent leur
inconsistance avec le temps. Les travaux sur l’acceptabilité et
la perception des risques n’échappent pas à ce phénomène
et cela particulièrement dans les pays anglo-saxons, où ils
ont été développés en interaction étroite
avec un monde industriel confronté depuis les années 1970
à des controverses publiques auxquelles il n’était guère
habitué. Fort de l’expérience acquise dans les champs du
nucléaire et de la radioprotection, on discute ici autour de ces
problématiques de l’acceptabilité et du risque perçu
sous les angles économique et socio-politique. Il s’agit par le
dialogue (Claire Mays est la psycho-sociologue qui mène l’enquête),
de faire émerger les présupposés à l’origine
des enquêtes sur le nucléaire et le risque nucléaire
qui ont été effectuées en France depuis la fin des
années 1970 (Jean-Pierre Pagès), puis d’indiquer comment,
en exploitant les mêmes idées, on a abouti à un questionnaire
"Alimentation, OGM et société" qui sert aujourd’hui de support
à une pré-enquête auprès des citoyens (Virginie
Quillet). En guise de conclusion, le questionnaire sur les controverses
alimentaires est fourni en annexe après la bibliographie.
-
Des loteries au débat
public.
-
CM – Les enquêtes sur
les structures de l’opinion publique ont maintenant plus de vingt ans.
Dès 1977, alors que tu travaillais au Commissariat à l’Energie
Atomique, tu as contribué à mettre en place un système
d’enquêtes auprès du grand public qui semble à contre-courant
des travaux qui se développaient à l’époque au niveau
international sur les perceptions du nucléaire et du risque nucléaire.
Quelles étaient tes motivations ?
-
JPP – En 1974, on nous avait
demandé au CEA de réfléchir sur le principe d’optimisation
que la Commission Internationale de Protection contre les Rayonnements
(CIPR) avait énoncé dès 1966 et devait définitivement
adopter en 1977, dans sa publication 26, sous sa forme "ALARA" (As Low
As Reasonably Achievable). Avec ce principe, on s’écartait de la
conception normative de la radioprotection pour entrer dans l’ère
de la gestion des risques. Respecter les doses limites d’exposition aux
radiations n’était plus suffisant. Il s’agissait maintenant d’aller
aussi bas qu’il est raisonnablement possible, au-dessous de ces limites,
en prenant en compte les dimensions économiques et sociales…
-
CM – Le principe d’optimisation
ALARA, qui rend solidaires les différentes actions de radioprotection,
n’est-il pas l’équivalent du principe de précaution qui apparaît
dans la fameuse loi "Barnier" ?
-
JPP – Disons, pour généraliser,
que le principe de précaution, quand il est énoncé
correctement, est, comme le principe ALARA, un principe de bonne gestion
en univers incertain… Il exige de s’interroger sur ces dimensions économiques
et sociales qu’il faut prendre en compte pour définir le "risque
acceptable"…
-
CM – La CIPR préconisait
- je crois - pour atteindre l’optimum la méthode coût-bénéfice.
Je ne vois donc pas pourquoi tu as été conduit presque immédiatement
vers des enquêtes de type sociologique…
-
JPP – La méthode coût-bénéfice
"différentielle" était en effet proposée par la Commission
: le coût social de l’unité d’insécurité résiduelle
(coût de l’homme-sievert) est-il supérieur au coût de
l’effort de radioprotection qui permet de l’éliminer et qui est
soumis à la loi des rendements décroissants ? Il s’agit,
pour faire bref, d’introduire les préférences individuelles
pour corriger l’évaluation de ce coût social que sait faire
l’économiste en s’appuyant sur les pratiques sociales existantes.
-
CM – Pour introduire ces préférences,
on s’appuie donc sur les travaux d’essence psychologique sur les décisions
en univers incertain…
-
JPP – Oui, on sait depuis Daniel
Bernoulli, qui réfléchissait au début du 18ème
siècle sur les loteries, que l’individu n’agit guère selon
le critère de l’espérance mathématique et cela d’autant
plus que les probabilités sont faibles…
-
CM – Les économètres
introduisent donc dans le calcul du coût social ce qu’ils appellent
l’"aversion" individuelle envers les risques…
-
JPP – Et l’on peut procéder
de différentes manières. Des chercheurs anglo-saxons comme
Starr, Slovic et Fischhoff, et Otway, par exemple, n’ont pas travaillé
de façon identique. Mais, ils ont tous été inspirés
par cette idéologie néo-bernoullienne…
-
CM – Tu veux dire que tous ont
considéré l’individu comme un consommateur, c’est à
dire comme un décideur cherchant, dans ses préférences,
à maximiser une utilité…
-
JPP – Oui, l’individu n’est
pas envisagé comme un citoyen, mais bien comme un consommateur agissant
selon son intérêt. Cela est évident, même sans
trop pousser l’examen. Le paradigme psychométrique énoncé
par le groupe de recherche sur la décision de l’Université
d’Oregon (Slovic et Fischhoff), par exemple, qui résulte d’une approche
béhavioriste des perceptions (béhaviorisme social) est d’essence
"utilitariste" (au sens de Bernoulli), même si la description "objective"
du risque par le couple (probabilité, gravité) est abandonnée
pour une description multidimentionnelle des situations qui sont à
l’origine des risques.
-
CM – Je ne comprends plus…
-
JPP – Je veux dire que l’individu
est toujours traité comme s’il était un décideur face
à l’incertain.
-
CM – Et cela pose problème
?
-
JPP – Bien entendu. Si on s’intéresse
tant aux perceptions à partir de la fin des années 1960 (l’article
prophétique de Chauncey Starr date de 1969), c’est que l’on assiste
au développement, aussi bien aux Etats-Unis qu’en Europe, d’une
nouvelle forme de contestation sociale.
-
CM – Tu veux dire par là
que la problématique de la décision face à l’incertain,
à laquelle on se réfère implicitement ou explicitement
dans les analyses "coût-bénéfice" (Starr, Slovic et
Fischhoff) ou du débat autour des énergies (Otway), est mal
adaptée aux situations auxquelles les responsables industriels se
trouvent confrontés à l’époque.
-
JPP – C’est bien cela. Il s’agit
alors pour les décideurs de faire accepter le risque qu’ils font
subir à autrui. On est loin des loteries dont traitent les économètres,
en examinant et en théorisant les préférences exprimées
par les individus, ces derniers étaient cantonnés dans le
rôle de consommateurs.
-
CM – Avec tes recherches, tu
voulais donc remettre en cause l’approche technico-économique de
l’acceptabilité ?
-
JPP – Non, certes. Il s’agissait
simplement d’entamer une réflexion plus globale. L’approche néo-classique
a tendance à évacuer le politique. Quand on la met en œuvre,
on butte sur un ensemble de difficultés qu’il ne faut pas cacher
derrière un discours qui, en effet, paraît raisonnable.
-
CM – Tu veux dire que dans l’approche
technico-économique de l’acceptabilité, on a tendance à
escamoter les incertitudes et les arbitraires…
-
JPP – Disons plutôt que,
pour éliminer les difficultés, on a recours à une
méthodologie particulière qui a ses avantages et ses inconvénients.
-
CM – La méthodologie
pouvant être critiquée sur bien des points, on n’a guère
résolu le problème de l’acceptabilité…
-
JPP – Tout à fait, on
a repoussé le problème à un autre niveau. Il faut
maintenant s’interroger sur le caractère acceptable, non plus du
risque résiduel, mais du processus décisionnel qui permet
de le déterminer. L’économètre n’a guère avancé
puisqu’il n’a pas abordé le problème de la contestation qui
seul, en réalité, préoccupait le décideur.
-
CM – Je ne fais pas toujours
le lien avec tes enquêtes sur "les structures de l’opinion publique"…
-
JPP – Si on était dans
une démocratie purement "représentative", l’approche coût-bénéfice
de l’acceptable ne serait guère critiquable. En tant que construction
rationnelle, elle a toutes les vertus pour être expliquée
au plus grand nombre par ceux que le suffrage universel a placé
au sommet des pouvoirs. Malheureusement, pour les décideurs, la
démocratie dans un pays comme la France – et cela particulièrement
depuis les années 1960 – devient de plus en plus "délibérative".
Les politiques, l’administration, les capitaines de l’industrie, avec en
particulier la montée en puissance des associations et des médias,
ne peuvent plus faire comme s’il n’existait pas de contre-pouvoirs. Il
ne s’agit plus seulement d’informer correctement le citoyen sur sa politique,
mais d’être le plus transparent possible et de le faire participer
aux décisions, s’il est partie-prenante.
-
CM – S’il subit le risque, il
a en effet logiquement son mot à dire…
-
JPP – Bien évidemment.
Et nos recherches, qui étaient menées en parallèle
avec celles des économistes avaient pour but de mieux comprendre
le débat autour du nucléaire et du risque nucléaire.
S’efforçant d’échapper à l’idéologie ambiante,
il s’agissait finalement – nous le voyons clairement aujourd’hui – d’accompagner
ce mouvement de fond qui devait inexorablement, dans le champ nucléaire,
conduire vers des processus décisionnels de plus en plus participatifs.
Aussi l’approche retenue fut-elle "constructiviste" et non "néo-bernoullienne"
ou "béhavioriste", la compréhension sans a priori des controverses
autour du nucléaire et du risque nucléaire étant l’objectif
premier des analyses.
-
CM – De simples objets techniques,
le nucléaire et le risque nucléaire sont devenus dans tes
enquêtes des thèmes de médiation particuliers entre
porte-parole des organisations et citoyens…
-
JPP – Oui ; on ne comparait
plus entre elles des situations à risque différentes (Slovic
et Fischhoff) ou des énergies différentes (Otway), mais des
controverses variées dont la propriété fondamentale
commune était qu’elles traversaient toutes les couches sociales.
La question à laquelle on voulait répondre était bien
de type sociologique : en quoi le débat nucléaire est-il
particulier ? on cherchait à expliquer, comme le voulait Emile Durkheim,
un fait social par d’autres faits sociaux…
-
CM – Mais, où est le
constructivisme dans tout cela ?
-
JPP – Le phénomène
des échanges inter-individuels ne saurait être réduit
à un cumul d’interactions entre une situation-stimulus (le risque,
la situation à risque, l’énergie) et des sujets dotés
d’un capital affectif et cognitif. Le caractère spectaculaire de
la controverse fait que dans l’échange, la discussion, l’individu
s’investit et se responsabilise. Le thème autour duquel on discute
lui permet d’affirmer son identité, de dire ce qu’il est par rapport
à autrui. La situation véritable à laquelle il se
trouve confronté est d’abord le fait même de communiquer avec
les autres…
-
CM – C’est donc, pour toi, dans
la communication entre acteurs, entre acteurs et public et entre citoyens
que se construisent avant tous les significations…
-
JPP – Tout à fait. Et
ajoutons que ce débat public, ces échanges facilitent l’accès
à une certaine connaissance…
-
CM – Tu fais référence
au "Credo ut intelligam" de Saint Augustin…
-
JPP – Oui, ou si tu préfères
à la belle formule de Saint Anselme : "la connaissance, c’est la
foi en quête d’intelligence"… Mais je crois que cette incursion dans
le religieux est en train de nous faire perdre le fil…
-
CM – Je ne crois pas. Puisque
ce fil t’a conduit en 1977 à construire un questionnaire ou le nucléaire
n’était abordé que comme un conflit parmi d’autres.
-
JPP – Il faut en effet se méfier
quant à la manière d’interroger les gens. Si on demande aux
interviewés d’évaluer selon certaines dimensions, des objets
ou des situations faisant partie d’un certain univers (les risques, les
énergies, les conflits), on récupère à peu
de chose près – car les mots n’ont pas toujours le même sens
– ce que disent les techniciens quant on les interroge de manière
identique. On met ainsi les individus en "posture de rationalisation"…
-
CM – Tu as donc cherché
à reconstituer avec tes questionnaires les conditions du débat
public…
-
JPP – C’était bien là
l’idée. Le citoyen, sans cesse sollicité pour acclamation,
assiste à travers les médias à des controverses entre
acteurs, envers lesquels il se met à ressentir une plus ou moins
grande sympathie. C’est ainsi que la "foi" se construit. Si l’argumentation
développée a une importance pour faire progresser les dossiers
et fonder la foi, elle n’est que partiellement à l’origine des prises
de position.
-
CM – Je te propose d’appeler
cela le "paradigme constructiviste". On voit ici apparaître la raison
pour laquelle tu as demandé en 1977 aux interviewés de prendre
position dans plus de cinquante controverses aussi différentes les
unes que les autres, ces controverses médiatico-sociales (le nucléaire
en faisait partie) étant considérées comme représentatives
du débat public de l’époque.
-
JPP – Nous y sommes. Et c’est
ainsi que par l’analyse factorielle sont apparues ces dimensions caractéristiques
du débat public que nous avons appelé "structures de l’opinion
publique"…
-
CM – Et l’aventure commençait…
-
JPP – Une sacrée aventure
puisqu’elle dure toujours pour le nucléaire et que le problème
que pose aujourd’hui les OGM va certainement être l’occasion d’une
certaine cure de jouvence… Nous sommes maintenant en l’an 2000 !
-
Du nucléaire au débat
public autour des OGM.
-
CM – Avec JPP, on est toujours
dans l’abstrait et donc un peu dans le flou. Toi, tu as construit un questionnaire
qu’il est possible d’examiner : on est ici en prise direct avec le réel.
Comment as-tu procédé ?
-
VQ – J’ai lu la presse dans
la durée en m’intéressant à l’agro-alimentaire en
général et aux OGM en particulier.
-
CM – Tu en as fait un résumé
?
-
VQ – Oui, mais en ayant recours
à une procédure normalisée particulière adaptée
au phénomène que nous désirions comprendre.
-
CM – Tu ne t’es donc pas limitée
à une revue de presse journalistique ; tu t’es efforcée de
reconstituer au mieux le débat public, tel qu’il se déroule
depuis quelques mois dans les médias...
-
VQ – Nous avons cherché,
dans un premier temps, à reconstituer la controverse autour des
OGM, en tant que véritable épopée se construisant
peu à peu dans l’interaction médias-société…
-
CM – Pour toi, les personnages
qui participent à l’aventure des OGM ressemblent aux héros
de la chanson de Roland ?
-
VQ – D’assez près seulement,
car ils n’ont pas subi l’épreuve du temps. Mais comme Olivier, l’évêque
Turpin ou les Basques qui les ont transpercés, ces personnages sont
magnifiés par le seul fait que nos troubadours des temps modernes
– les journalistes – les mettent en scène dans leurs chroniques…
-
CM – Ce ne sont certes pas des
héros posthumes que l’on embaume, que l’on pleure et grandit pour
montrer où se trouvent le bien et le mal et ce que sont les bonnes
valeurs : l’abnégation, l’amitié, le courage…, qui permettent
de vaincre les obstacles…
-
VQ – Bien entendu. Nos personnages
sont simplement des "stars". Mais comme les héros des temps révolus,
ces stars médiatiques ont une fonction sociale. Si elles discutent
toujours sur le bien (l’intérêt général) et
le mal (les intérêts particuliers) et sur les valeurs qui
permettent d’assurer la cohésion d’une nation, elles indiquent aussi
– et cela, plus aujourd’hui qu’hier – la diversité des voies possibles
face aux problèmes que posent les innovations…
-
CM – Je te suis : ces stars
incarnent les voies possibles. Comme les dieux antiques, elles font office
de poteaux indicateurs…
-
VQ – Oui, et tu comprends mieux
alors ce qu’a voulu dire JPP. La controverse, telle qu’en rendent compte
les médias, permet de sérier les personnages. On distingue
maintenant mieux ce qui différencie les adversaires et donc les
voies possibles…
-
CM – Tu répartis les
acteurs participant à la controverse en deux groupes seulement.
-
VQ – Non, car les choses sont
moins simples qu’à Roncevaux. Les ayant listés, je classe
en catégories bien distinctes tous les personnages qui s’expriment
dans les médias : membres du gouvernement, responsables de l’industrie
agro-alimentaire, patrons de grandes surfaces, porte-parole de syndicats
ou d’associations, scientifiques et experts, etc… Ce classement fait apparaître
la diversité des enjeux, des rôles et des intérêts…
-
CM – Ta méthode n’a finalement
rien d’originale…
-
VQ – Pour l’instant, ce n’est
que de la cuisine sociologique traditionnelle.
-
CM – Tu vas ensuite plus loin
?
-
VQ – Oui, car il nous faut maintenant
rendre compte de l’histoire qui se déroule sous nos yeux, en faisant
discuter les personnages entre eux…
-
CM – Tu veux reconstituer le
combat ?
-
VQ – Je veux rendre compte d’une
controverse où les paroles sont les armes des belligérants…
J’établis donc une chronologie des déclarations des uns et
des autres telles qu’elles sont mises en scène dans des quotidiens
comme Le Monde ou Le Figaro…
-
CM – Mais il n’y a pas que des
déclarations ; il y a aussi des faits. Tu sembles faire peu de cas
de la dioxine dans les poulets, de Terminator, des condamnations de l’OMC,
des hormones dans le bœuf américain, des manifestations des agriculteurs
provoquées par l’arrestation de José Bové et des suspicions
en ce qui concerne Coca-Cola…
-
VQ – Bien évidemment,
nous n’oublions pas tous ces évènements et ces faits qui
intéressent l’agro-alimentaire en général et qui ont
tous un rapport plus ou moins étroit avec l’aventure des OGM …
-
CM – Ils rythment la controverse…
-
VQ – Non seulement ils relancent
la controverse, mais ils modifient le décor. Le spectacle sur la
scène médiatique se trouve renouvelé. De nouveaux
personnages apparaissent pour jouer l’acte suivant.
-
CM – Tu considères les
évènements et les faits d’actualité comme des impulsions
qui viennent déstabiliser le jeu des acteurs…
-
VQ – Pas seulement, puisqu’ils
font aussi office d’"attracteurs".
-
CM – Tu veux dire que, montés
de toutes pièces ou non, ils attirent le débat sur la place
publique (sur la scène des médias) dans telle ou dans telle
direction.
-
VQ – C’est exactement cela.
Suite à un fait médiatique, on glisse souvent, par exemple,
d’un débat d’essence scientifique sur le risque OGM à un
débat de type procédurier. Les règles que respectent
ou ne respectent pas les industriels, les distributeurs ou les consommateurs
sont alors passées au crible de la critique publique.
-
CM – Les acteurs en conflit
lors de ces deux types de débat sont-ils différents ?
-
VQ – En principe, ils le sont.
D’où l’intérêt pour bien comprendre l’histoire de regarder
qui participe à la controverse.
-
CM – En résumé
: qui parle (les acteurs), suite à quoi (les faits d’actualité)
et comment (les déclarations) ? Ayant reconstitué ainsi la
controverse que fais-tu après ?
-
VQ – J’établis, pour
chacune des affaires dont ont traités les médias, la liste
la plus complète possible des propositions "normatives" et "positives"
qui ont été émises par les acteurs.
-
CM – Quand j’énonce la
proposition "il faut avoir recours aux manipulations génétiques
pour améliorer notre agriculture", j’énonce pour toi une
proposition normative.
-
VQ – Oui. Ces propositions,
en général indémontrables, sont au centre des controverses.
Faut-il ou ne faut-il pas ? Doit-on ou ne doit-on pas ? Elles constituent
des voies possibles qui renvoient à des choix politiques…
-
CM – Tu les empiles dans ton
questionnaire, mélangeant les propositions traitant de l’agro-alimentaire
avec celles abordant les autres grands sujets dont on débat sur
la place publique…
-
VQ – C’est en traitant par différence
l’ensemble de toutes ces propositions que l’on retrouve les "structures
de l’opinion publique"…
-
CM – Ces structures balisent
nos représentations…
-
VQ – Oui et ces représentations,
comme on les considère, sont le produit des interactions entre les
expériences vécues, qui font intervenir l’affectif et le
cognitif, et le débat public tel qu’il est intériorisé.
-
CM – Mais, en mettant en avant
les acteurs, tu fais jouer à l’affectif les premiers rôles…
-
VQ – Nous considérons,
en effet, que les sympathies et les antipathies envers ces acteurs – porteurs
de symboles sont déterminantes. Elles contribuent à faire
apparaître cette foi pro ou anti-OGM dont a parlé JPP, qui
peut se traduire chez certains par un sentiment d’attirance ou de répulsion.
-
CM – D’où cette importance
secondaire que tu accordes aux propositions "positives"…
-
VQ – Les propositions du type
: "Les plantes transgéniques vont permettre d’utiliser moins de
pesticides et préserveront la nature", "Avec les OGM, les agriculteurs
vont être totalement dépendants des grands groupes de l’industrie
agro-alimentaire", ont en réalité une importance fondamentale.
L’intérêt du débat public réside en grande partie
dans la qualité des arguments qui sont produits par les acteurs
en conflit. Nous disons simplement que, dans la phase de formation des
opinions, le poids des symboles – et ce sont les acteurs qui les portent
– semble nettement supérieur au poids des arguments.
-
CM – Ces arguments ne sont d’ailleurs
jamais "décisifs".
-
VQ – Bien sûr. Les arguments
produits vont fournir une assise au choix politique. Celui-ci doit être
envisagé comme un pari sur le futur. Toutes les voies sont jouables
et l’on dispose aujourd’hui, grâce au débat public, d’arguments
convaincants permettant d’aller dans n’importe quelle direction.
-
CM – il faut donc un arbitre.
-
VQ – C’est bien au politique
d’arbitrer. Mais il doit opérer, non seulement en confrontant les
arguments, mais aussi en tenant compte des rapports de force et de leur
mise en scène par les médias…
-
CM – Si on veut éviter
des crises graves, on a donc tout intérêt à ne pas
décider "en vase clos".
-
VQ – A tout coup. Et c’est la
raison pour laquelle on parle aujourd’hui de transparence et de processus
décisionnel participatif.
-
CM – Revenons à ton questionnaire.
Ton objectif étant de décrire le débat public, tu
ne te contentes pas de demander aux citoyens leurs opinions sur les choix
possibles.
-
VQ – Oui, nous les interrogeons
aussi sur la manière d’argumenter ces choix. A la fin du questionnaire,
on retrouve entremêlées des propositions normatives et positives,
qui ont pour fonction de mettre l’interviewé en "posture citoyenne".
En sautant du coq à l’âne, on cherche à éviter
le piège conduisant à faire du citoyen un technicien.
-
CM – Tu veux éviter que
l’interviewé rationalise…
-
VQ – Non, il est illusoire de
vouloir l’éviter. Je veux qu’il rationalise comme il le fait naturellement
en débattant. C’est l’analyse qui permettra de faire la part de
ce qui précède et de ce qui suit la prise de position.
-
CM – Tu sauras démêler
l’écheveau ?
-
VQ – Non, mais je compte bien
en extraire certains fils. Le questionnaire comprend aussi d’autres batteries
d’items qui me permettent d’aborder les problèmes de l’agro-alimentaire
sous des angles multiples. Tout l’art réside alors dans l’analyse
statistique des informations recueillies et dans l’interprétation
des faits que l’analyse permet de mettre en évidence.
-
CM – Je te propose d’en discuter
plus tard…
-
VQ – Ne souffrirais-tu pas d’une
allergie aux mathématiques ?
-
CM – Certes, mais n’est-ce pas
mieux qu’une allergie envers les produits du terroir….
Bibliographie
-
Académie des sciences
(1995). Problèmes liés aux effets des faibles doses de radiations
ionisantes. Rapports n°34, octobre 1995.
-
Agoramétrie (1998). Les
structures de l’opinion fin 1997. Analyse du champ des controverses médiatiques
et de sa dynamique. Rapport annuel de l’association, Agoramétrie,
octobre 1998.
-
Boudon Raymond et Bourricaud
François (1982). Idéologies. In : Dictionnaire critique de
la sociologie. PUF, p 275-281.
-
International Commission on
Radiological Protection (1950 à 1990). Publications n° 9, 22,
26 et 60. Pergamon Press.
-
Jallais Sophie (1992). Biens
conditionnels et incertitude. Coordination et décisions en milieu
incertain. In : Découverte de la microéconomie. La Documentation
Française, Cahiers Français n° 254, p 52-57.
-
Mouffe Chantal (1994). Le politique
et ses enjeux. Pour une démocratie plurielle. Editions de la Découverte,
M.A.U.S.S.
-
Otway Harry and Fishbein Martin
(1976). The determinants of attitude formation : an application to nuclear
power. Research memorandum 76-80. International Institute for Applied Analysis,
Laxenburg, Austria.
-
Pagès Jean-Pierre (1991).
Comprendre l’opinion en période de crise : la prise en compte des
représentations. In : Maud Tixier. La communication de crise, Mc
Graw Hill, p 203-231.
-
Remond-Gouilloud Martine (1999).
La précaution, art de la décision en univers incertain. In
: Risque et société. Nucléon, p 301-310.
-
Slovic Paul (1987). Perception
of risk. Science, volume 236, p 280-285.
-
Starr Chauncey (1969). Social
benefit versus technological risk. Science, 165, p 1232-1238.
-
Vrousos Constantin et Pagès
Jean-Pierre (1999). Science, gestion des risques et débat public.
Les controverses autour de la radioactivité et de la santé.
In : Risque et société. Nucléon, p 153-171.
1 Institut Symlog - BP 125 -
94232 Cachan Cedex – France –
2 AGORAMETRIE - 70 bis rue de Romainville - 75019 Paris – France
–