Vaches folles et hyper espace des dangers

Jean-Louis NICOLET

Ecole d’été "Gestion Scientifique du risque "
6/10 septembre 1999
ALBI - FRANCE


 
Lundi 6 septembre
les éléments d’une science du danger par l’approche systémique


1. Introduction.

Défendre les consommateurs en favorisant la baisse des coûts des produits de grande consommation, réutiliser les déchets et carcasses d’abattoirs, rationaliser la nourriture des animaux d’élevage, développer des usines industrielles plus sûres, consommer moins d’énergie, autant d’objectifs louables pris indépendamment les uns des autres. Mais cette quête d’optimum locaux se traduit-elle toujours par un gain au niveau du système global que celui-ci s’appelle : Région, Etat, de Communauté Européenne ? Hélas non ! C’est ce que nous voudrions montrer ici au travers de la crise de la vache folle.

Tout a démarré avec la mise en place d’une nouvelle Politique Agricole Commune (P.A.C.), décidée par BRUXELLES et ayant pour objectif principal de faire baisser de façon durable et continue le prix de vente des produits agricoles comme le lait, le beurre, la viande, les céréales…Dans cette optique les instances communautaires ont mis en place un système d’aides, de subventions, destinées aux agriculteurs pour compenser momentanément les manques à gagner et les inciter à réaliser des gains de productivité substantiels.

Pendant plus de dix ans, l’agriculture va se restructurer. L’élevage extensif va céder progressivement la place à l’élevage intensif. Les bêtes vont rester à l’étable. Les farines animales vont détrôner l’herbe permettant aux agriculteurs d’optimiser l’alimentation donnée aux bovins, porcins et caprins.

Industriels, nutritionnistes, vétérinaires, biologistes, chacun dans leurs domaines respectifs vont créer, innover, participer à cette mutation voulue. La sélection du cheptel va permettre de multiplier de façon spectaculaire le rendement en lait et viande par bête. Les rendements croissants les prix à la production se stabilisent et baissent sensiblement. Conséquence, si certains s’enrichissent d’autres restent tout au long du chemin parcouru. Globalement tout va bien. Mais brusquement on découvre que certains troupeaux anglais sont atteints d’un mal étrange, l’Encéphalite Bovine Spongiforme appelée E.B.S. Pendant dix ans le nombre de bêtes atteintes ne va faire que croître. En juin 1993 le 100.000. cas d’E.B.S. est enregistré.

Enfin le vingt mars 1996 le Ministre britannique de la santé révèle au journal télévisé de vingt heures la mort, au cours des 15 derniers mois, de dix personnes jeunes, mort due à une nouvelle maladie de Creutzfeldt-Jakob.

Et c’est la crise, l’embargo sur le bœuf britannique, la chute des cours de viande, le discrédit de la filière viande, la mort de l’industrie des abats.

Comment en est-on venu là ? Comment se fait-il qu’aucun organisme de protection de santé animale et humaine n’ait lancé d’alerte ? Quels sont les facteurs à l’origine d’une telle crise ? Comment s’est-elle nouée et développée ? C’est à ces questions que nous allons essayer de répondre en utilisant les concepts développés par les cindyniques, notamment " l’hyper espace des dangers ".
 

2. Chronologie des faits ;

Avant d’être en mesure de mettre en perspective les faits, il est indispensable de dresser la chronologie des faits en ne conservant que les plus significatifs. Les figures n° 1 et 2 rappellent les principaux événements significatifs qui se sont produits au cours des dix ans durant lesquels la crise s’est développée (du 01 janvier 1986 au 20 mars 1996).
 


 
 


 

3. Méthodologie cindynique.

La première étape de la démarche consiste à dresser la liste des principaux acteurs ayant eu un rôle plus ou moins important dans le développement de la séquence, ici accidentelle, débouchant sur la crise médiatique du 20 mars 1996.

Ce recensement fait, il s’agit, dans un deuxième temps, de dresser pour chaque acteur ou groupe d’acteurs " l’hyper espace des dangers " permettant de caractériser ses propres comportements.

La troisième étape consiste à identifier les écarts significatifs, appelés " dissonances cindyniques ", généralement à l’origine des dysfonctionnements ou des crises observées.

Les principaux acteurs impliqués dans cette crise, dite de la " vache folle " sont : BRUXELLES, les ETATS membres, les éleveurs, les nutritionnistes, les industriels, les épidémiologistes, le Ministre de la santé britannique, pour ne parler que des plus significatifs.

Etablissons maintenant pour chaque acteur ou groupe d’acteurs son hyper espace des dangers.

Commençons par " BRUXELLES ".

La figure n°3 décrit à grand traits le " comportement " de BRUXELLES pour la période 1988 1990
 
 



Sur l’axe des objectif nous pouvons indiquer :

    1. Une politique du prix du lait très bas ;
    2. La réforme de la Politique Agricole Commune (P.A.C).

    Sur l’axe des règles :

    3. L’instauration de quotas destinés à accroître les rendements ;
    4. L’amélioration du cheptel laitier qui va conduire à la sélection de la Prime Holstein.

Sur l’axe des valeurs :
1. La notion de défense des consommateurs.
Concernant les axes modèles et statistiques force est de constater que, lors de l’instauration de cette nouvelle politique agricole commune, ni BRUXELLES ni personne ne disposait de données significatives sur les conséquences probables d’une telle politique.

Abordons le deuxième groupe d’acteurs à savoir les " éleveurs " pour la période 1970 à 1985. Comme ci-dessus explicitons chaque axe de l’hyper espace des dangers afin de bien préciser leurs comportements (voir figure n° 4).
 
 



Sur l’axe des règles mentionnons que les éleveurs vont s’efforcer d’utiliser au mieux les règles édictées par BRUXELLES.

Concernant les objectifs indiquons :

  1. La recherche d'une production de lait maximum par vache ;
  2. La nécessité de moderniser les installations ;
  3. La sélection du cheptel ;
  4. La vente de semences génétiques ;
  5. L’alimentation en libre service ;
  6. Le contrôle fin de l’alimentation ;
  7. L’utilisation croissante des farines animales.
Sur l’axe des valeurs nous mentionnerons :
  1. La recherche de la rentabilité du capital investi ;
  2. La rationalisation des filières.
Par contre, comme précédemment les éleveurs ne disposent pas de chroniques statistiques sur les conséquences des mutations en cours, ni concernant le passage d’une agriculture extensive à une agriculture intensive.

Passons aux nutritionnistes (voir figure n° 5).
 
 



Leur objectif principal : améliorer le cheptel.

Pour ce faire, ils vont faire évoluer leurs modèles de pensée. Si l’herbe a toujours servi à nourrir les animaux, dorénavant il faut faire mieux pour obtenir plus de lait, plus de viande. L’alimentation des organes et des tissus doit être optimum d’où la nécessité de faire absorber aux animaux les bons nutriments, mieux les protéines dont ils ont besoin. Mais un cadavre, une carcasse n’est rien d’autre qu’une masse de protéines. Ils constituent de ce fait une source d’excellents nutriments à condition de les transformer en farine. Conclusion farine animale et herbe sont équivalentes. De plus la première est plus facile d’emploi.

Leurs valeurs sont comme pour les acteurs précédents le positivisme, le rationalisme et le matérialisme.

Comme ci-dessus, pas de statistiques sur l’impact de ce changement de paradigme.

Passons au quatrième groupe d’acteurs : les industriels (voir figure n°6).
 




Ils sont animés par les mêmes valeurs que les éleveurs et les nutritionnistes à savoir :

  1. La rentabilité du capital investi ;
  2. Le rationalisme ;
  3. Le matérialisme
Avec une préoccupation supplémentaire : la sécurité industrielle.

Face à cette nouvelle politique agricole commune, ils vont avoir pour objectifs de :

  1. Développer de nouveaux marchés ;
  2. Créer des unités industrielles rentables ;

  3. Mettre en place une industrie d’équarrissage.
En 1980, suite aux nombreux incidents (pollution) et accidents (explosion) dont sont le siège leurs installations industrielles, les industriels décident d’adopter un nouveau procédé de fabrication mettant en œuvre un process continu, alors que le précédent était discontinu, n’utilisant plus l’hexane comme solvant et fonctionnant à basse température (80°C au lieu de 120°C). Cette évolution technologique présentait deux avantages majeurs : réduire les risques d’explosion et permettre des économies d’énergie substantielles.

Conséquence de cette évolution, qui ne sera mise en évidence que huit ans plus tard, ce nouveau procédé ne permet plus d’éliminer une substance nommée " prion " à l’origine de la maladie de la vache folle qui se trouvait éliminée précédemment par l’hexane.

Abordons maintenant le groupe des épidémiologistes (voir figure n°7).
 
 



Leur objectif prioritaire est la préservation de la santé humaine et de la définition des mesures sanitaires à prendre concernant l’alimentation, la protection de l’environnement….

Devant la montée du nombre de cas de bêtes atteintes de l’E.B.S., ils vont remettre en cause un certain nombre de modèles considérés jusque là comme des acquis scientifiques. C’est ainsi que le concept émergeant de prion va être identifié comme le vecteur possible de cette nouvelle maladie affectant les bovins (1985). Les premières études épidémiologiques lourdes sur ce sujet seront lancées en 1987. Le lien farine / E.B.S. sera établi en juin 1988 et le franchissement de la barrière d’espèces vache / chat sera réalisé expérimentalement en 1990.

Le modèle, jusque là bien établi, de la barrière entre espèces tombe.

Arrivé à ce stade prenons un peu de recul et mettons ces différents hyper espaces en perspective.

Le chronogramme donné figure n° 11 fait apparaître trois ruptures principales.
 
 




La première, que nous qualifierons de " technologique " est due au changement de procédé intervenu en 1980 et dont les conséquences n’ont été découvertes que six ans plus tard.

La seconde que nous qualifierons de " réglementaire ", est la conséquence de la mise en place d’une nouvelle politique agricole commune. Comme nous l’avons évoqué ci-dessus l’ensemble des acteurs que sont : BRUXELLES, les éleveurs, les nutritionnistes, les industriels ont montré des comportements homogènes, pour ne pas dire identiques, leurs objectifs étant similaires.

Jusqu’en 1985, il n’y a pas de dissonance entre les différents acteurs du réseau.

Avec l’arrivée des épidémiologistes apparaît la troisième rupture, que nous qualifierons " d’épidémiologique ". De 85 à 90 la dissonance entre le premier groupe d’acteurs et les épidémiologistes ne va faire que s’amplifier avec la mise en évidence du lien entre l’E.B.S. et les farines animales et le franchissement des barrières d’espèces jusque là considéré comme impossible.

Or ces révélations scientifiques vont être occultées, pendant plus de six ans, par l’ensemble de la communauté européenne qui va s’efforcer de solutionner le problème des éleveurs en passant totalement sous silence les aspects santé humaine.

Poursuivons notre analyse et revenons à notre premier groupe d’acteur BRUXELLES et les ETATS membres. De 1988 à 1996 devant l’augmentation dramatique du nombre de bovins atteints par la maladie, BRUXELLES et les ETATS membres vont prendre un certain nombre de décisions et édicter de nouvelles règles (voir figures 8 et 9).
 
 


 
 

C’est ainsi que :

  1. L’E.B.S. devient une maladie à déclaration obligatoire en U.K. (janvier 88) ;
  2. La France interdit l’importation des farines d’origine britannique (avril 89) ;
  3. L’U.K. interdit la consommation des abats sur son territoire (novembre 89) ;
  4. La FRANCE interdit l’importation des abats d’origine britannique (février 90) ;
  5. BRUXELLES prévoit l’indemnisation des éleveurs dont les troupeaux sont atteints de l’E.B.S. (février 90) ;
  6. L’EUROPE interdit l’importation de bovins en provenance de l’U.K. âgés de plus de six mois (mars 90) ;
  7. U.E interdit la commercialisation des embryons de bovins provenant de vaches suspectes (mars 92) ;
  8. U.E. interdit l’alimentation des ruminants avec des protéines provenant de mammifères (juin 94).
Coté statistiques, les données s’accumulent et en juin 1993 on dénombre plus de 100.000 bovins atteints de l’E.B.S.

Le 20 mars 1996, suite à l’annonce télévisée faite par le Ministre de la santé britannique de la mort de dix personnes atteintes d’une nouvelle maladie de Creutzfeldt-Jakob, c’est la crise.

C’est la quatrième rupture, que nous qualifierons de " sociétale ", découlant de l’alerte lancée par le représentant britannique de la santé et relayée par l’ensemble des médias.



L’alerte lancée voilà six ans par les épidémiologistes est enfin entendue. Mais il aura fallu le poids du ministre de la santé britannique et la mobilisation générale de l’ensemble des médias pour que celle ci soit enfin prise en considération.

Ce chronogramme met bien en évidence la dissonance qui s’est creusée entre les deux groupes d’acteurs que sont d’une part : les Etats de la communauté, les éleveurs, les nutritionnistes, les industriels et d’autre part les épidémiologistes, le Ministre de la santé britannique, les médias ne jouant qu’un rôle d’amplificateurs.

Identifier de telles dissonances au sein des systèmes socio-techniques afin d’être en mesure de les réduire dans l’espace et le temps, tel est un des objectifs prioritaires des cindyniques.
 
 
 
 
Lundi 6 septembre
les éléments d’une science du danger par l’approche systémique