Le management des risques en
contexte projet :
Quelles problématiques ?
Didier GOURC
Centre Génie Industriel - Ecole
des Mines d’Albi-Carmaux
Campus Jarlard – Route de Teillet
81013 Albi Cedex 09
|
Introduction
La rapidité des changements,
la pression des clients sur la définition des produits, l'évolution
rapide des technologies, etc. conduisent les organisations à prendre
de plus en plus de risques pour percer les marchés et tenter d'y
rester. Ces risques se traduisent par un engagement fort de l’entreprise
dans des secteurs mal maîtrisés (c'est-à-dire à
forte incertitude) avec pour conséquences possibles l'incapacité
à livrer le produit attendu dans la qualité requise, dans
les délais attendus.
Au final, cela peut se traduire
soit par un manque à gagner qui puisse être considérable,
soit par la livraison du produit avec un surcoût insupportable pour
la société ou avec des pénalités de retard
incompatibles avec la survie de l’entreprise.
Les méthodes de prise
en compte des risques, initialement développées dans les
secteurs bancaires, l'ingénierie des systèmes, prennent aujourd'hui
toute sa dimension dans le domaine du management de projet. De nombreuses
approches y sont actuellement développées et utilisées.
Ces approches constituent
une aide précieuse pour l'équipe projet et les responsables
de l'organisation dans leur processus de décision par une meilleure
maîtrise des facteurs d'incertitude présents tout au long
de la vie du projet. Nous allons aborder ce domaine en présentant
quelques définitions préliminaires (§ 1) de façon
à dissiper toute confusion dans les termes utilisés, sachant
que la littérature est fréquemment source de confusion en
ce sens. Puis nous aborderons le domaine du management des risques en présentant
ses objectifs, un processus générique associé et quelques
approches et outils existants (§ 2). Ensuite, nous analyserons plus
finement le contexte des projets, les types de risques associés,
en distinguant les risques purs (subits) et les risques spéculatifs
(pris), puis nous identifierons quelques problématiques spécifiques
que le management des risques doit résoudre dans le cadre du management
de projets (§ 3). Et enfin nous terminerons par une brève conclusion.
1. Quelques définitions préliminaires
1.1. Qu'entend-on par projet
et management de projet ?
Le concept de projet est communément
identifié par le caractère non répétitif de
la mission auquel il fait référence, il est généralement
unique car il n'est pas susceptible de se répéter plusieurs
fois, dans sa définition et dans son contenu, et répond à
des besoins spécifiques et particuliers. Pour préciser cette
notion, nous devons faire état de différentes définitions
traduisant différentes philosophies (cultures).
Ainsi outre les origines
latines du mot projet (projectus "lancé en avant", ou projectare
"jeter en avant"), on constate deux sens communément acceptés
[Joly 94] :
-
le sens français qui
précise en priorité l'objectif à atteindre (aspect
intentionnel des choses) et qui se préoccupe peu (ou pas ! !) de
la démarche pour l'atteindre, (ex imagé du lanceur de javelot
qui prépare et ajuste à la perfection son lancé, mais
qui n'a plus aucun moyen d'action ensuite pour infléchir la trajectoire
: fatalisme de ce qui arrive ensuite),
-
le sens anglo-saxon qui définit
le chemin et les actions à entreprendre pour atteindre l'objectif
visé et qui se donne les moyens nécessaires pour l'atteindre
(ex imagé du lancement d'un satellite et de son exploitation).
Ces deux sens du mot projet,
reflètent des philosophies particulières de conduite de projet.
Ainsi l'acception anglo-saxonne
du mot projet conduit à développer une véritable démarche
de management de projet dans tous les sens du terme comprenant tous les
processus définis dans la norme ISO 10006 [ISO 10006]. La définition
de l'AFITEP [AFITEP] s'appuie d'ailleurs également sur cette approche.
Le management des risques,
que nous définirons plus loin, considéré comme une
composante du management de projet permet justement :
-
d'une part de s'intéresser
aux aléas qui peuvent survenir tout au long du projet en les identifiant,
les caractérisant, les évaluant et en décidant de
leur traitement
-
d'autre part de considérer
leur résolution en suivant la mise en place des mesures de traitement,
-
mais également dans certains
cas de quantifier les risques pris lors de telle ou telle décision
et relation avec les enjeux associés.
Dans ce qui suit, nous allons
nous intéresser à l'acception anglo-saxonne du terme projet.
1.2. L'univers des décisions
en management de projet
La mission de conduite d'un
projet assignée au chef de projet (ou directeur de projet) révèle
la prise de nombreuses décisions, toutes différentes dans
le problème posé, les solutions possibles, les personnes
concernées, on constate toutefois que celles-ci mettent en jeu des
hypothèses ou données de base, plus ou moins bien connues,
dont les valeurs sont plus ou moins certaines, et qui de plus évoluent
dans le temps. On peut ainsi considérer que les décisions
prises en contexte projets sont basés sur un univers incertain et
hostile au sens de C. Marmuse dans son livre intitulé "Management
des risques" [Marmuse89].
Celui-ci propose de considérer
différentes "situations de décision" au regard de la connaissance
que l'on peut avoir des paramètres représentatifs de la décision.
Il présente ainsi :
-
l'univers déterminé
où toutes les données d'un problème peuvent êtres
considérés comme connues. Cet univers conduit à considérer
qu'il existe une période du projet, ou de l'activité, pendant
laquelle les données identifiées peuvent rester figées
ou considérées comme telle. Cela semble être une restriction
peu réaliste en situation industrielle (contexte turbulent). On
peut toutefois être obligé dans certains cas de se ramener
dans une telle situation si le problème devient trop complexe;
-
l'univers incertain comme
l'ensemble des situations où la décision concerne des possibilités
de choix connues, mais dont les résultats dépendent de l'apparition
d'événements identifiés dont on ne peut connaître
objectivement les probabilités d'apparition ;
-
l'univers aléatoire
comme l'ensemble des situations dans lesquelles, il est possible de définir
une stabilité statistique permettant d'appliquer des modèles
probabilistes régissant le comportement de variables aléatoires
donc liées au hasard. Cet univers repose sur le postulat d'une stabilité
statistique dont la loi fondamentale est celle des grands nombres. Dans
le contexte des projets, ce postulat ne peut être vérifié
de par le caractère unique des situations de projet.
-
et l'univers hostile
dans lequel le résultat attendu des décisions est difficile
voire impossible à connaître dans la mesure où il dépend
des décisions corrélatives d'autres décideurs. C'est
le champ par excellence des risques spéculatifs. On se trouve en
situation de non connaissance à la fois des événements
qui peuvent survenir et de leur probabilité d'apparition. C'est
ici le cas où le décideur, aidé de spécialistes,
devra "inventer" ou imaginer des scénarios d'évolution du
projet ou de l'activité en s'appuyant, par exemple, sur des méthodologies
de brainstorming, afin d'identifier des scénarios possibles, c'est-à-dire
ce qui peut arriver.
Pour résumer, on peut
dire que le contexte des projets est soumis à :
-
des événements
connus (dans leurs caractéristiques intrinsèques : désignation,
causes, impacts s'ils surviennent, etc.) mais dont la probabilité
d'apparition est mal connue ou incertaine ;
-
et/ou à des événements
inconnus ou incertains (dans leurs caractéristiques intrinsèques)
et dont on ne connaît pas à fortiori la probabilité
d'apparition.
Mais est-ce vrai dans tous les
types de projets ? Pour répondre à cette interrogation nous
proposerons, dans les paragraphes suivants, l'identification de caractéristiques
d'une typologie des projets qui facilitera la réflexion.
Ceci nous conduit tout naturellement
à analyser les définitions des termes risque, incertitude,
aléa ou événement et à considérer leurs
sens respectifs.
1.3. Sens donnés aux termes
risque, incertitude, événement, aléas
Dans la littérature,
on retrouve fréquemment les termes de risque, d'incertitude et d'aléa
sans avoir de définition convenable. Le recours aux dictionnaires
de la langue française n'est pas suffisant pour lever l'ambiguïté,
cependant en constate que toutes les définitions présentées
font état d'une possibilité de survenue d'un événement
susceptible de mettre en péril les objectifs (du projet) en termes
de coût, de délai ou de performance.
Traditionnellement le terme
risque, inspire craintes, peurs, anxiétés du fait de sa connotation
négative de ne pas atteindre l'objectif prédéfini
et donc de devoir assumer l'écart avec ce prévisionnel. On
peut citer, par exemple dans le cadre des projets, un écart entre
le prévisionnel et le réel sur un référentiel
de délai (date de mise à disposition d'un prototype, d'un
document, du produit final), sur un référentiel de coût,
de performance, etc. On parlera dans ce cas, comme le propose F. Sabelli
[Sabelli99], de "risque-écueil".
A contrario le "risque-action",
inspiré d'une culture de la création et de l'innovation s'intéresse
par conséquent aux opportunités créées. On
aperçoit ici que le terme risque peut être associé
à la possibilité de créer une valeur nouvelle, l'investissement
engagé par l'action est susceptible de créer une opportunité.
La définition commune
de l'AFITEP et de l'AFNOR repose malheureusement sur une appréciation
du "risque écueil" lorsqu'elle le définit par : "un risque
est la possibilité qu'un projet ne s'exécute pas conformément
aux prévisions de date d'achèvement, de coût et de
spécification, ces écarts par rapport aux prévisions
étant considérés comme difficilement acceptables voire
inacceptables".
C. Schmidt [Schmidt96] pose
une question fort intéressante dans son article "Une nouvelle problématique
des anticipations : risque et incertitude", a savoir la "distinction
entre le risque et l'incertitude a-t-elle encore un sens". Plutôt
que de tenter de répondre à cette question essayons plutôt
de situer quelques définitions de ces deux termes.
En première approche,
nous pouvons citer Machina et Rothschild, qui, dans le New Palgrave Dictionary,
indiquent que la différence entre le risque et l'incertitude est
basée sur la présence ou l'absence de probabilités
numériques associées aux occurrences possibles des événements.
Knight [Knight21] propose
d'utiliser le terme "risque" pour désigner toute forme d'incertitude
mesurable et à ne réserver celui "d'incertitude" qu'aux cas
où cette incertitude, n'est pas mesurable. Il présente par
ailleurs différentes composantes de l'incertitude qui aboutissent
à une classification en trois catégories fondées sur
la manière dont le risque est mesuré (probabilité
à priori, probabilité statistique, estimation).
Toutefois les deux concepts
ne sont pas complètement antagonistes, le risque est caractérisé
par sa mesure, l'incertitude au sens large peut désigner le degré
de validité associé aux propositions construites ou susceptibles
de l'être, au moyen de cette mesure : le risque est une mesure de
l'événement x (soit p(x)) tandis que l'incertitude est un
jugement qui porte sur la proposition p(x) (soit v(p)) [Schmidt96].
Nous introduisons également
la notion d'événement (redouté, indésirable,
opportun, etc.) permettant de définir un fait que le responsable
peut redouter ou espérer, celui-ci est décrit par ses caractéristiques
intrinsèques (propres ou statiques). Lorsque ce fait sera survenu,
on parlera alors d'aléa.
1.4. Critères d'appréciation
d'un risque
Afin de mettre en place une
démarche de management des risques, il est important de considérer
les différentes caractéristiques du risque à identifier.
Nous décomposerons
ces caractéristiques en quatre catégories relatives :
-
aux origines ou aux causes de
la survenue (éléments précurseurs de l'événement
redouté ou espéré, chaînage avec d'autres événements,
détectabilité, fréquence de survenue, etc.),
-
à l'estimation de sa
probabilité de survenue,
-
à ses impacts qualitatifs
(performance, modification de la cible, portée des conséquences,
etc.) ou quantitatifs (modification du coût ou de la durée
du développement),
-
aux actions à mener (conduites
à tenir que ce soit en préventif ou en curatif, etc.).
Certaines de ces caractéristiques
sont de nature générique c'est-à-dire que, pour un
secteur d'activité donné, les valeurs prises par ces caractéristiques
sont identiques pour tous les projets concernés par ce secteur (ou
de façon plus certaine par la société dans le secteur
donné). Ce sont les caractéristiques appartenant à
la catégorie (1.) éventuellement celles de la catégorie
(4.)
Les autres caractéristiques
conduisent systématiquement à une évaluation en dynamique
au cours du déroulement du projet, afin de donner une photographie
instantanée du projet au moment de l'évaluation et peut être
également afin d'en suivre les tendances.
Certaines approches tendent
à considérer un paramètre lié qui est celui
de la criticité du risque comme étant le produit de sa probabilité
de survenue par sa gravité (voire détectabilité) afin
de hiérarchiser les risques par ordre de criticité croissante
et ainsi de faire émerger les risques majeurs, au sens de ce paramètre
de criticité (ex-: AMDEC, etc.).
2. Processus de management des risques
2.1. Objectifs
Un des objectifs du management
des risques est "de conduire les responsables de projet à des
actions qui, prenant en compte les risques potentiels, viseront soit à
les éviter en trouvant, par exemple, des solutions alternatives,
soit à les réduire, soit à en réduire les conséquences
pour les rendre acceptables" [WEKA]. Cette énumération
d’objectifs, inspirée des domaines de la sûreté de
fonctionnement et des projets à coûts contrôlés
oublie dans le cas des projets à rentabilité contrôlée,
et notamment en Recherche & Développement, que l’on ne peut
pas toujours agir sur les causes ni sur les conséquences et que,
dans ce cas, l’on doit donc surtout statuer sur l’acceptabilité
d’un tel risque et de ses impacts lorsque celui-ci survient.
Le management des risques
du projet consiste traditionnellement à prendre en compte les imprévus,
aléas, incertitudes et opportunités pour réduire,
sinon supprimer, la probabilité de survenue des risques du projet
et/ou leurs conséquences [Giard91], [Marmuse89].
Parmi les objectifs de la
mise en place d'une démarche de management des risques dans un contexte
projet et notamment dans le cadre de projets à rentabilité
contrôlée, on peut également citer :
-
fournir une meilleure connaissance
de la situation du projet et de son niveau d’exposition au risque par la
mise à disposition d’indicateurs complémentaires pertinents
et les plus prédictifs possibles ;
-
améliorer l'anticipation
et la réactivité des équipes projet à la survenue
des événements redoutés ;
-
participer à une meilleure
définition de la cible du projet à son lancement, mais également
tout au long du projet par une réactualisation périodique
en fonction du degré de connaissance croissante du projet.
-
2.2. Les phases génériques
d'un processus de management des risques
Différents auteurs ([Courtot96],
[Grey95], [Chapman97], [PMBOK96], [DGA/AQ924], etc.) ont étudié
et/ou développé des démarches de management des risques
et proposé des classifications en fonction soit des types d’outils
ou méthodologies utilisés (quantitatifs, qualitatifs, hybrides,
simulatoires, etc.) soit des phases développées dans la méthode.
La plupart des démarches identifiées adoptent, toutefois,
un découpage en quatre phases :
-
l'identification des événements
conduisant à la constitution d'une liste aussi exhaustive que possible
des événements et des types de conséquences (impacts)
que leur survenue pourrait entraîner,
-
l'évaluation et hiérarchisation
des risques pour chaque projet, évaluation qui doit être
menée régulièrement afin de tenir compte de l'évolution
du projet (des connaissances sur le projet) mais également du cycle
de vie intrinsèque des risques,
-
la prise en compte de ces
risques, conduisant à décider des actions à mener
lorsqu'il y a apparition d'un risque "fort" (gravité, criticité),
dit plan de contingence,
-
le suivi des actions,
permettant de surveiller la mise en œuvre des actions décidées
et d'identifier leurs effets. Cette dernière phase devant comprendre
une tâche de constitution du retour d’expérience et de réalisation
d’un dossier de suivi.
Dans cette démarche,
certaines actions peuvent être menées a priori comme l'identification
des événements qui se fait essentiellement sur la base des
projets passés et/ou même en cours et d'autre part des actions
liées effectivement au projet soumis à l'évaluation
des risques.
Il faut toutefois noter que
les limites de cette démarche s’observent dans le cas de jeunes
sociétés (dont l’expérience est plus réduite)
ou lorsqu’il s’agit d’un projet d’innovation totale car la capitalisation
des expériences passées est délicate et de plus n’est
alors pas adaptable directement au nouveau projet. Dans ces deux cas, les
méthodes de brainstorming, Delphi ou techniques de réflexion
par groupes nominaux avec intervention d’experts extérieurs peuvent
s’envisager [Chapman98].
2.2.1. Synthèse de quelques
approches existantes
On peut distinguer trois grandes
catégories de méthodes "théoriques" les plus largement
utilisées qui permettent de gérer les risques potentiels
d'un système (la plupart initialement développées
pour et appliquées à l'analyse de systèmes voient
leurs domaines d'application étendue à la prise en compte
des risques dans les projets) :
-
les méthodes d'analyse
"descendantes" qui partent d'une cause quelconque de défaillance
et cherchent à mettre en évidence ses effets sur le système
étudié. Ces méthodes s'appuient sur une décomposition
du système en sous-systèmes élémentaires à
partir desquels sont identifiées les défaillances ou éléments
dangereux. Elles ne considèrent toutefois que des événements
simples et non des combinaisons d'événements.
Ex : l'Analyse des Modes
de Défaillances des composants, de leurs Effets sur le système
et de leur Criticité (AMDEC ), l'Analyse Préliminaire des
Risques (APR).
-
les méthodes d'analyse
"ascendantes" qui partent d'un effet constaté pour essayer d'en
déterminer les causes initiales de défaillance.
Elles permettent en outre
de considérer les combinaisons d'événements susceptibles
de conduire à une défaillance du système.
Ex : les Arbres de Défauts
ou de Défaillances (ADD), les diagrammes Causes-Conséquences
-
les méthodes basées
sur les processus stochastiques
Ex: chaînes de Markov,
la simulation Monte Carlo, les réseaux de Petri
Les approches simulatoires
stochastique du risque s'intéressent à remplacer l'hypothèse
d'un univers certain par celle d'un univers aléatoire.
Ainsi dans le cas de l'étude
des délais, les durées des tâches sont considérées
à partir d'une loi de distribution de probabilités de durée
de tâche (ex-: loi triangulaire, etc.) et utilisant la méthode
Monte Carlo (voir Figure 1) [Van Slyke63]. On peut de ce fait identifier
la variabilité de la durée totale du projet.
On trouve des exemples de
ce type de démarche :
-
appliqué aux objectifs
de délai pour la prise en compte des risques de dépassement
de l'estimation des délais du projet [Courtot91].
-
appliqué aux objectifs
de coût pour l'identification des montants de dépassement
des coûts probables et de la probabilité que le coût
soit supérieur ou inférieur à un montant donné.
La méthode de fixation du montant des imprévus chez Elf Atochem
qui utilise le progiciel spécifique REP (Range Estimating Program)
[Lund 93] répond à ces objectifs tout comme la méthode
Estimation Risk Analysis (E.R.A.) développée chez Rhône
Poulenc Industrialisation [Mirabel90]. La méthode ERA considère
que les risques peuvent être dépendants ce qui n'est pas le
cas de la plupart des autres méthodes.
-
qui combinent une analyse des
coûts et des délais comme la méthode Criticality Management
Tools (CMT) développée conjointement par la cellule centrale
de compétences de Det Norske Veritas (DNV) et Aérospatiale
Missiles [Nysveen98].
Figure
1: Principe des outils basés sur la simulation Monte Carlo
On peut également
identifier des méthodes d'inspiration plus ou moins forte par rapport
à ces dernières et développées de façon
plus ou moins spécifique pour un secteur industriel :
-
la méthode AMDEC-planning
(Renault) destinée à analyser quantitativement et qualitativement
les risques de non-respect du délai d'un projet. Elle est basée
sur la démarche AMDEC et appliquée au domaine de la gestion
de projet. Elle a pour but d'aider les responsables de projet à
se placer, a priori, dans des situations de défaillance de leur
planning avant que celles-ci ne surviennent, d'envisager et de mettre en
place les mesures préventives ou curatives destinées à
respecter le délai fixé [Bensoussan91].
La mise en œuvre de cette
méthode repose sur quatre phases :
-
la construction du planning
du projet
-
une analyse qualitative du risque
basé sur le planning précédent permettant l'identification
non hiérarchisée des principales causes de défaillances
du planning et la prévision d'un certain nombre d'activités
permettant la détection, et la mise sous contrôle des risques
identifiés. Cette phase se termine par l'ajout dans le planning
initial des tâches destinées à prévenir les
risques identifiés.
-
une analyse quantitative du
risque (estimation de la probabilité et de la gravité) pour
hiérarchiser les risques connus
-
la transformation du planning
initial par l'adjonction de scénarios préventifs
-
la méthode du scoring
(groupe Sanofi) [Sautier89] qui permet d'évaluer de manière
prospective et régulièrement les chances de réussite
(sur le plan thérapeutique et économique) d'un projet pharmaceutique.
Elle permet ainsi sur la base de cette analyse multicritère, d'évaluer
les nouveaux médicaments et de leur affecter un ordre de priorité
de façon à faciliter l'affectation des ressources entre les
différents projets Elle consiste à situer chaque projet (produit
pharmaceutique) sur quatre axes en utilisant la technique du scoring et
en s'appuyant sur des dires d'experts pour l'estimation de la cotation
associée.
Les quatre axes sont :
-
l'attrait du marché ;
-
la compétitivité
du produit par rapport à la concurrence (celle du produit estimé)
-
la vraisemblance technologique,
c'est-à-dire la probabilité ou les chances d'aboutir à
un produit remplissant les objectifs fixés ;
-
l'effort financier a réalisé
(estimé) jusqu'au lancement du produit.
Pour chaque projet, on
obtient ainsi un quadrilatère (appelé "polygone stratégique")
dont on considère la surface stratégique (plus celle-ci tend
vers 1 plus les chances de réussite sont élevées),
la régularité de ses angles, et l'évolution de son
barycentre entre les différentes analyses est cohérente avec
l'avancement du projet.
2.2.2. Quelques outils logiciels
D'autres approches couplées
avec des outils logiciels développés et commercialisés
par des sociétés spécialisées existent. La
plupart reposent sur des approches stochastiques basées sur la méthode
Monte Carlo :
-
RiskmanÒ
[Carter94] développée grâce à un financement
européen et proposé avec l'outil de même nom par la
société CR2A-DIÒ
permet de constituer une base de données des risques (catalogue
des risques) et d'effectuer des simulations sur le profil d'exposition
du projet aux risques de dépassement de délai ou de coûts.
-
La gamme des logiciels @RiskÒ
(for ProjectÒ
, for ExcelÒ
) prennent en compte les facteurs d'incertitude dans les décisions
et permettent de réaliser des simulations Monte Carlo couplés
soit avec Microsoft ProjectÒ soit
avec Microsoft ExcelÒ
(ou LotusÒ ). @Risk for project permet notamment de considérer
les événements incertains, les "branch point" dans le réseau
logique des tâches du projet, les incertitudes sur les durées
des tâches, etc. @Risk for Excel s'appuie sur le tableau Excel pour
constituer le modèle et définir les variables soumises aux
incertitudes. Ces versions disposent de nombreuses lois de probabilité.
-
RiskprojectÒ,
logiciel basé que la norme AQ 924 permet de calculer la combinatoire
des risques puis de propager les lois obtenues sur un planning;
-
CrystallBallÒ
développe quasiment les mêmes fonctionnalités que @Risk
for Excel.
-
Il existe également quelques
logiciels de gestion de projet qui intègrent des modules probabilistes
basés sur la méthode Monte Carlo qui permettent de prendre
des incertitudes sur la durée des tâches (Open Plan, Primavera,
etc.);
2.3. Management de projet et des
risques : deux processus imbriqués
Le processus de management des
risques est considéré comme un processus itératif
et cyclique. En effet celui-ci n'est jamais totalement abouti tant que
le projet n'est pas terminé, les phases se succèdent constamment
afin de pallier :
-
à des oublis d'événements
en début de projet et identifiés en cours de projet ;
-
à des variations dans
les estimations de probabilité d'apparition, de gravité des
impacts ;
-
à des choix différents
sur les mesures soit préventives, soit curatives en fonction de
l'avancement du projet ;
-
etc.
Il convient donc de considérer
ces deux processus comme fortement imbriqués. Le processus de management
des risques permettant de fournir une aide à la conduite de projet
et à son évaluation :
-
par la constitution de tableaux
de bord concernant les risques majeurs à surveiller ;
-
en proposant de réfléchir
sur les actions à mener en cas de survenue d'un événement,
sur les actions à planifier pour éviter la survenance de
cet événement et d'en définir les coûts financiers
et délais associés (d'évitement ou d'acceptation du
risque pris) ;
-
par la constitution d'une base
de données historique sur les événements rencontrés
au cours du projet et utilisables sur de futurs projets afin de faciliter
l'identification, l'évaluation des caractéristiques des projets
;
-
etc.
Ces données ne peuvent
avoir de validité pour le processus de management de projet que
si elles sont constamment mises à jour (Figure 2.).
Figure 2: Management des risques et
management de projet
3. Les risques dans le contexte des
projets
Tout projet, bien que considéré
comme éphémère dans son existence, intervient dans
un environnement qui lui applique des contraintes, ou tout au moins des
sollicitations, ayant une incidence sur la réalisation de celui-ci.
Le projet peut alors être
considéré comme un système (finalité, ressources
humaines, technologiques, etc.) en interaction avec son environnement (Figure
3) représenté par :
-
l'organisation dans laquelle
se réalise le projet (on pourra quelquefois considérer un
réseau d'organisations juridiques pour définir l'organisation
temporaire et effective de réalisation du projet) comprenant divers
services de l'organisation en relation avec le projet et sa réalisation
:
-
la direction de l'organisation,
les comités de direction, de pilotage, conseils d'administration,
etc.
-
les services commerciaux, financiers,
administratifs, marketing, etc.
-
etc.
-
l'environnement extérieur
de l'organisation comprenant :
-
les organismes étatiques,
réglementaires, normalisateurs, etc.
-
les partenaires commerciaux
: clients, fournisseurs, financiers, sous-traitants, co-traitants, etc.
-
les sociétés concurrentes
Figure 3: Le projet et son environnement
3.1. Quels types de risques ?
Que ces changements soient vécus
comme des perturbations sources d'opportunités, anticipées,
voire décidées et choisies et l'on parlera de "risque spéculatif".
Dans ce cas, le risque est accepté (il est même pris, il résulte
d'un choix délibéré), il correspond à un espoir
de gain futur. A l'opposé, dans le cas de changements vécus
comme des perturbations négatives et subies, on parlera alors de
"risque pur" (ou risque accidentel), c'est-à-dire que ce dernier
n'est pas accepté en contrepartie d'une possibilité de gain
(il est subit) ou n'y-a-t-il pas de possibilité de gain, il est
difficilement contrôlable (indépendant de la volonté
de l'entreprise tant en termes de survenance et de gravité).
La distinction entre risques
spéculatifs et risques purs n'est pas toujours aussi évidente
d'autant plus que ces deux types de risques cohabitent fréquemment,
les uns pouvant conditionner l'apparition des autres.
3.2. Quelques caractéristiques
pour une typologie des projets
Le terme de projet est de plus
en plus utilisé, qui n'a pas utilisé ou entendu ce terme.
Il est appliqué à des situations professionnelles, personnelles,
il exprime des démarches industrielles de conception de nouveaux
produits, de construction d'ouvrages, de changements organisationnels,
… Il évoque aussi une volonté d'organisation spécifique
de l'entreprise autour des projets (organisation par projet, matricielle,
en "projet sorti", etc.) afin de fédérer les ressources autour
d'un objectif ambitieux bien qu'éphémère.
La diversité des types
de projets nous conduit à considérer quelques paramètres
de classification afin de faciliter l'identification des différentes
problématiques de management des risques.
Pour cela, nous proposons
de prendre en considération les paramètres suivants :
-
le mode de contrôle des
projets : projets à coûts contrôles, projets à
rentabilité contrôlée (pilotés en dérive
ou en "stop or go") ;
-
le degré d'innovation
relatif au produit réalisé ou aux technologies mises en œuvre
;
-
la phase du projet considéré
(phase préparatoire au lancement, phase de décision du lancement
ou non, phase d'exécution ou de réalisation).
3.3. Quels sont les types de problématique
posés ?
Utilisons les paramètres
présentés ci-dessus pour analyser le regard du chef de projet,
de l'organisation sur le management des risques du ou des projets. Les
types de risques considérés, l'univers dans lequel les décisions
sont prises différent également. Ainsi chaque situation conduit
à se poser des questions spécifiques quant à l'analyse
des risques.
3.3.1. Le point de vue du chef de projet
Les objectifs du chef de projet
présentent quelques différences en fonction du type de projet
piloté. Ainsi dans le cas d'un projet à coûts contrôlés,
le cahier des charges étant normalement établi avant le lancement,
les attendus du projet sont clairs et correctement définis. Le contrat
étant établi sur la base de clauses techniques, financières
et calendaires, le chef de projet n'aura de cesse de faire tout son possible
pour les respecter, il aura notamment pour mission de préserver
la marge du projet.
Son intérêt
pour une démarche de management des risques porte essentiellement
sur la nécessité :
-
de correctement évaluer
les risques potentiels de tel ou tel choix ;
-
au moment du lancement de l'affaire
(ex. de la méthode utilisée par Cegelec qui permet aux responsables
d'affaires d'estimer l'ensemble des risques pour une affaire en négociation
et ainsi filtrer une éventuelle affaire à risques susceptibles
d'engendrer des pertes catastrophiques pour l'entreprise [Henry92])
-
au cours de la réalisation
(ex.: choix d'une technologie, constitution de son équipe, etc.)
-
anticiper, maîtriser les
risques du projet par la mise en place de mesures appropriées (diminution
de la probabilité de survenue, diminution de la gravité des
impacts).
Les projets à rentabilité
contrôlée ne disposant pas à leur lancement de cahier
des charges précis, tout au plus une étude de marché
et un potentiel de satisfaction de ce marché, le chef de projet
se voit confronté à une problématique quelque peu
différente. La définition de la cible du projet se faisant
au fur et à mesure de l'avancement du projet (et par conséquent
le dessin des marchés espérés en relation avec les
coûts de développement), le chef de projet doit s'assurer
de la rentabilité effective du projet à terme. Le management
des risques, revêt dans une telle situation, une
Le chef de projet, dans un
souci de réussite de son projet, et là quelle que soit la
configuration adoptée, dans un univers incertain, rarement hostile
doit considérer les risques purs de son projet voire quelques fois
des risques de type "spéculatifs" dans des projets à rentabilité
contrôlée avec un fort degré d'innovation (ex.: risques
pris en ne faisant pas une étude pour diminuer le délai de
mise à disposition d'un produit).
3.3.2. Le point de vue de l'organisation
(extérieure au projet)
L'organisation est soumise à
un environnement turbulent et incertain, ses décisions sont en perpétuelle
instabilité entre des objectifs d'équilibre financier et
d'acquisition de valeurs. Dans ce but, et face à des investisseurs
ou des banquiers, elle doit assurer de sa parfaite maîtrise des risques
de l'entreprise (procédures de détectabilité, de maîtrise,
etc.).
L'univers incertain et hostile,
surtout dans le cas de projets à rentabilité contrôlée,
complexifie les processus de décision pour la définition
du plan stratégique de l'entreprise et des projets. En effet, les
responsables de l'entreprise se trouvent confrontés à des
espoirs de gains, associés au lancement de projets, mais qui sont
conditionnés, entre autres, par l'existence ou non de projets concurrents
lors de la mise à disposition de produits sur le marché.
De ce fait, il devient extrêmement difficile de déterminer
l'effet d'une décision de lancement ou de poursuite d'un projet
(quel en sera le coût final, pour quels gains ?).
3.3.3. Influence du degré d'innovation
La détermination du portefeuille
de risques associé à un projet est liée à :
-
"ce que vous avez vu" : expérience
directe de situations similaires dans le passé,
-
"ce que vous avez entendu" :
expérience indirecte c'est-à-dire leçons apprises
d'autres personnes ou équipements (échanges informels, bases
de données, cahiers de projet, etc.)
-
ce que vous avez perçu
de la situation et déterminé par vous-mêmes : votre
propre analyse. Celle-ci étant fréquemment influencée
par les deux items précédents.
Ainsi, le degré d'innovation,
quel que soit le type de projet auquel il s'applique, conduit les acteurs
ou responsables du projet à devoir utiliser, au minimum, des méthodes
différentes pour l'identification des événements et
leur estimation. En effet, plus le degré d'innovation est élevé
c'est-à-dire qu'il existe peu ou pas de projets antérieurs
relativement similaires sur lesquels on puisse s'appuyer pour mettre en
œuvre la démarche de management des risques plus l'identification
des événements redoutés, l'estimation des paramètres
associés est difficile.
Il n'existe pas de bases
permettant de procéder à des analyses statistiques ni même
à tenter de retrouver un cas similaire permettant d'extrapoler l'analyse.
Il convient donc dans ce cas de travailler avec des méthodes basées
sur l'expertise des personnes et leur capacité à se projeter
dans un univers incertain (incertitude sur les événements
et incertitude sur leur estimation) : méthodes de brainstorming,
"à dires d'experts", méthode d'obtention de consensus telle
la méthode Delphi, etc.
3.4 Risques purs et risques spéculatifs deux
approches
L'appréciation des problématiques
de management des risques en fonction de chacune des catégories
identifiées ci-dessus n'est pas aussi triviale qu'il pourrait y
paraître. En effet chacun des paramètres ne peut pas être
considéré comme indépendant. Ainsi pour un projet
donné à une phase donnée de son développement
divers regards se posent sur lui et tous n'attendent pas les mêmes
données :
-
le regard du chef de projet
;
-
le regard du directeur du portefeuille
des projets ;
-
le regard du financier, des
banquiers ;
-
le regard du marketing ;
-
etc.
Ces différents regards
peuvent se superposer, voire s'influencer.
Pourtant on peut effectivement
associer à chacun de ces regards un intérêt particulier
soit sur les risques purs soit sur les risques spéculatifs. Ainsi
le chef de projet est préoccupé dans son management par les
risques purs alors le responsable de l'organisation traite plutôt
des risques spéculatifs. L'analyse, l'évaluation et la prise
en compte de ces deux types de risques ne peuvent s'effectuer sur la base
des mêmes documents même si les deux sont intimement liées
et peuvent manipuler des données communes mais traitées avec
des outils et un regard différent.
Conclusion
On vient de le voir, les
problématiques de management des risques sont nombreuses et diverses,
ce qui explique certainement le nombre important de méthodes de
management des risques et l'inexistence de méthodes globales.
De plus, le processus de
management des risques couplé au processus de management de projet
est avant tout un support pour les responsables (qu'ils soient chef de
projet, dirigeant d'entreprise, etc.) dans leur processus de décision.
Ce processus, bien que nécessitant des données fiables et
objectives, est avant tout le fruit d'un travail du cerveau humain, et
on le sait celui-ci est également conditionné par un nombre
impressionnant d'autres stimuli. Ceci est sûrement d'autant plus
vrai que l'on fait référence à un concept, celui du
risque, qui en lui-même porte encore malheureusement une connotation
négative.
Alors comment ne pas se préoccuper
de la perception du risque par le décideur dans son processus mental
de décision ?
Or toutes les approches identifiées
ici ne s'en soucient guère.
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