Quatorzièmes
Entretiens Jacques Cartier
Colloque « Risques industriels et risques urbains : Vers une même
approche ? »
Lyon, France, 3 et 4 décembre 2001
Puisque le gouvernement m'a demandé de coordonner le débat national sur les risques technologiques majeurs, je suis heureux d'avoir pu participer au moins à une des sessions, la dernière, de votre colloque, et comme vous l'avez vu, j'ai pris beaucoup de notes qui se rajoutent à celles que je prends lors les tables rondes du débat national. D'une façon ou d'une autre, soit j'ai appris des choses, soit j'ai été confirmé dans un certain nombre d'analyses que je commençais à faire. Vous aurez apporté votre pierre à la construction de ce débat national et de ce qui va en résulter.
Comme vous le savez tous, après ce terrible accident de Toulouse, dont Madame Cambou nous a rappelé le drame qu'il a représenté pour les Toulousains et leurs familles, le gouvernement a décidé, après un certain nombre de mesures d'urgence, de lancer un débat national sur le risque technologique industriel.
Ce débat s'est déroulé à trois niveaux. D'abord des réunions locales dans des sites à risques particuliers. Il s'est traduit ensuite par une table ronde dans chacune des régions françaises et la dernière va se tenir demain 5 décembre, ici à Lyon, et j'y participerai. J'ai assisté à une dizaine d'entre elles et mardi 11 décembre nous nous retrouverons à Paris pour une table ronde au niveau national, qui se tiendra au Ministère de l'Industrie et de l'Aménagement du Territoire, table ronde qui sera clôturée, très probablement par le Premier Ministre.
Après laccident de Toulouse, des questions se sont posées, des cris ont été poussés tels que Plus jamais ça, ni ici, ni ailleurs. Peut-être , mais il faut voir ce que représente lindustrie chimique en France et pour chacun de nous. La France est probablement le 3ème ou le 4ème pays au monde pour lindustrie chimique : 250.000 personnes y travaillent directement, 500.000 emplois y sont liés, la contribution au PIB doit être de lordre de 200 ou 300 milliards de francs. Tous les produits que nous consommons, nos vêtements, les médicaments que nous utilisons pour nous soigner, tous nos moyens de transport, toute notre vie est liée à cette activité chimique.
Alors comment peut-on interpréter ce cri du cur de ceux qui ont vécu Toulouse ?
Difficile de leur répondre. La première réflexion que lon peut faire est que le risque est évidemment inhérent à la vie humaine, comme la très bien rappelé le Commandant Bonjour : il nest pas perçu de la même façon sil est choisi ou sil est subi. Finalement, tous les risques industriels qui sont intervenus en France, depuis 30 ans, ont fait moins de dégâts, moins de morts, beaucoup moins de blessés quun mauvais week-end de Pentecôte sur les routes françaises, y compris les conséquences matérielles que représentent les 15 à 20 milliards de francs que va coûter la réparation de Toulouse.
Théoriquement, il faudrait avoir un minimum de cohérence, mais cest un problème de culture. Je pense quautrefois, et ça sest très bien dégagé lors de ces tables rondes, la culture que nous avions par rapport aux risques industriels était du domaine de la fatalité, cétait la culture de la Mine tous les ans, tous les 10 ans, tous les 20 ans, il y avait un gros accident sans parler de la catastrophe de Courrières qui au début du siècle dernier a fait 1100 morts dans le nord de la France. Ensuite, dune façon ou dune autre, on est passé à une culture dune certaine indifférence. On vivait avec le risque, ici dans la région lyonnaise tout particulièrement, malgré les efforts du SPIRAL. Alors, après Toulouse, il faut que nous rentrions dans une nouvelle culture, celle de la connaissance responsable qui est une nouvelle dimension de la culture de sécurité. Dans ce domaine là, il faut voir quen France, nous avons très honnêtement un gros travail à faire. Je suis convaincu, aujourdhui, que nos entreprises françaises sont très en retard en matière de culture de sécurité, par rapport aux entreprises de culture anglo-saxonne et je pense que dans nos comportements, nous avons encore beaucoup, beaucoup de progrès à faire.
Alors, comment inculturer quelque chose en France ? Quelle est la responsabilité des uns et des autres ? Est-ce que nous allons laisser tout cela aux médias ? Est-ce que les associations vont supporter par elles-mêmes toute cette responsabilité ou est-ce que nous allons travailler tous ensemble pour mettre en place cette nouvelle culture ?
Cest le souhait du Premier Ministre, et cest ce quil a voulu faire par ce débat dans lequel chacun puisse parler, puisse sexprimer, puisse apporter sa pierre à la construction dun édifice, mais il est évident que ceci ne sera fructueux que si lon abandonne le soupçon, la rumeur. On ne pourra réussir que si lon travaille tous ensemble.
Le domaine, qui pour moi aujourdhui, est le plus important, est celui de lanalyse du risque et de la définition du scénario que lon va prendre en compte lorsque lon va chercher à évaluer les conséquences dun accident. Or, soyons honnêtes, jusquà présent, dans les analyses de risques, nous ne prenions pas le scénario majorant - à Toulouse, le risque dexplosion était évoqué dans lanalyse de danger pour que, tout de suite, on dise les conditions dexploitation de lusine de Toulouse font que ce risque nexiste pas. Cependant, lexplosion a eu lieu. Et les événements du 11 Septembre nous montrent quil peut y avoir dautres interventions qui créeraient ce risque majeur. Or le risque majeur avec une probabilité très faible nest pas pris en compte, na pas été vraiment évalué et, à dire vrai, on ne sait pas très bien ce que lon ferait dans ce cas-là : ce nest absolument pas dans notre culture aujourdhui en France.
Je crois que pour pallier cette insuffisance, il va falloir que nous développions ce que vous faîtes, cest-à-dire une nouvelle discipline scientifique, universitaire : la cindynique. Il faut que nous y mettions beaucoup plus de moyens que ce que nous y mettons aujourdhui. Il faut créer un tissu, une chaîne dentreprises qui se consacrent à cette discipline et qui soient capables dêtre les conseils ou les auditeurs des entreprises industrielles. Mon sentiment est que cet audit du risque industriel, pour lequel la plupart des gens pensent au contrôle de lEtat, ce nest pas à lEtat de le faire, ce nest pas aux services de lEtat de le faire. Les entreprises sont responsables de leurs risques, elles doivent avoir, pour les plus grandes dentre elles au moins, un service daudit interne rattaché directement à leur président et à la Direction Générale. Il doit, en plus, y avoir un audit extérieur, permanent, dont les conclusions publiques permettront à chacun de se faire une idée de létat du site industriel par rapport à la question du risque. Ceci va être très long, cest toute une construction à faire et je réfléchis encore aux propositions que je ferai au gouvernement pour développer cette idée.
Le second point que je retiendrai cest lanalyse du retour dexpérience, y compris sur les plus petits incidents jusquau quasi-accident. Je crois que lune des forces du nucléaire cest davoir créé cette agence de Vienne, où est rassemblée une base de données qui comporte tous les incidents du nucléaire, au moins dans le monde occidental. Cest une richesse extraordinaire, à partir de laquelle on a pu bâtir une stratégie de défense, de protection contre le risque nucléaire qui, quand même , jusquà présent a fait ses preuves même face à des accidents majeurs comme celui de Three Miles Island.
Le retour dexpérience est très mal organisé et il faudrait donc le mettre en place, en France, mais surtout à une échelle au moins européenne. Ceci mamène à vous parler aussi du rapport entre les sites industriels à risques et lurbanisation. Cest une situation de fait aujourdhui il y a eu des implantations, relativement proches des grandes villes, qui se sont faites au lendemain de la première ou de la seconde guerre mondiale, alors que nous navions pas, à cette époque, la même perception du risque que celle que nous avons aujourdhui. C'était le cas de Toulouse, de Rouen, du Havre et aussi de Lyon. Et puis, il y a le phénomène de lurbanisation, qui a rattrapé ces implantations industrielles. Dune façon ou dune autre, tout le monde est responsable de ce phénomène. Il ne faut pas chercher à faire porter le chapeau par les uns ou les autres, ni par les industriels, ni par les collectivités territoriales, ni par lEtat : tout le monde a sa part de responsabilité.
Face à cette situation, on définit des périmètres de risques. Je vous fais part dailleurs aujourdhui de mon très grand scepticisme après avoir entendu, dans une dizaine de tables rondes, la manière dont tout ceci est défini et calculé. Là encore, je crois que nous avons vraiment beaucoup de travail intellectuel à faire. Quand je vois un organisme dEtat multiplier par 4 ou 5 les zones de risque entre deux analyses successives quil produit, je minterroge à la fois sur les évaluations anciennes et sur les évaluations nouvelles : on manque de rigueur. Quand il va sagir de traduire ces périmètres de danger par des stratégies de modifications dans le changement durbanisation, ce sera rudement difficile. Ce qui me rassure, cest que si lon met en place certaines stratégies de base et quon les tienne pendant longtemps, on pourra faire confiance à leffet du temps. Si on maintient, par exemple pendant dix ou vingt ans, une stratégie, on aura probablement transformé les conditions du risque à terme. Je crois que la notion de temps est très importante. De la même façon, je pense que ces rapports entre les activités à risque et lurbanisation ne peuvent pas être traités de façon centralisée. On ne peut plus aujourdhui réagir à Toulouse comme à Lyon, Lille, Rouen ou Strasbourg et ceci pour longtemps. Ainsi, les instances darbitrage qui devront être mises en place, devront être décentralisées même sil y a besoin dun organisme qui assure une cohérence densemble : le débat devra être, quand même, largement décentralisé.
Si on veut avoir des stratégies à long terme, il est certain quil faudra de largent.
Doù viendra-t-il ? Les formules "n'y a quà" - y a qu'à faire payer le pollueur, y a qu'à faire payer l'Etat, y a qu'à faire payer l'industriel - me paraissent sans avenir. Nous avons tous dans lHistoire une part de responsabilité dans les situations que nous avons à gérer aujourdhui, il faudra en tirer des conséquences au plan du financement de ces actions correctives : tout le monde devra y participer et en particulier les collectivités territoriales. Je pose alors la question de la taxe professionnelle : sil ny a plus dindustries à risque, il ny aura plus de taxe professionnelle, alors si on veut garder lindustrie à risque, est-ce quil ne faut pas affecter la taxe professionnelle en priorité à la cohabitation avec ces industries à risque ?
Beaucoup de questions sont posées par ce débat. Jen tire une première leçon, qui est une leçon dhumilité, une très grande humilité. Nous ne savons pas tout, nous ne savons pas pourquoi il y a eu cette explosion à Toulouse, honnêtement je vous le dis, nous ne savons pas et nous navons aucune explication de cette explosion. Peut-être découvrira-t-on au travers de lenquête une réaction chimique que nous ne connaissons pas aujourdhui, comme cela a été le cas, il ny a pas très longtemps : lors dun petit accident survenu dans un centre nucléaire, on a découvert une réaction chimique que l'on ne connaissait pas. Ce dont je suis sûr, cest que nous avons encore beaucoup de progrès à faire dans la cindynique, dans lanalyse des risques, et que nous sommes encore au balbutiement dune science qui nous donnera une meilleure connaissance des phénomènes qui sont en jeu et surtout une meilleure possibilité de vivre avec.
Je crois beaucoup aussi au dialogue, au dialogue entre tous les partenaires, un dialogue, comme je vous le disais tout à lheure, sans suspicion, sans rumeur, sans tabous, tous ensemble avec la volonté daboutir, car je crois que ce dialogue est la condition du progrès, et ce progrès nous y tenons tous car nous tenons à notre industrie et que nous tenons aussi à notre démocratie.