Quatorzièmes Entretiens Jacques Cartier
Colloque « Risques industriels et risques urbains : Vers une même approche ? »
Lyon, France, 3 et 4 décembre 2001

 

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Allocution finale de Philippe Essig

Ancien Directeur Général de la RATP (1982-1985) et Président de la SNCF (1985-1988),
actuellement chargé de coordonner le débat national sur les risques industriels.




Puisque le gouvernement m'a demandé de coordonner le débat national sur les risques technologiques majeurs, je suis heureux d'avoir pu participer au moins à une des sessions, la dernière, de votre colloque, et comme vous l'avez vu, j'ai pris beaucoup de notes qui se rajoutent à celles que je prends lors les tables rondes du débat national. D'une façon ou d'une autre, soit j'ai appris des choses, soit j'ai été confirmé dans un certain nombre d'analyses que je commençais à faire. Vous aurez apporté votre pierre à la construction de ce débat national et de ce qui va en résulter.


Comme vous le savez tous, après ce terrible accident de Toulouse, dont Madame Cambou nous a rappelé le drame qu'il a représenté pour les Toulousains et leurs familles, le gouvernement a décidé, après un certain nombre de mesures d'urgence, de lancer un débat national sur le risque technologique industriel.


Ce débat s'est déroulé à trois niveaux. D'abord des réunions locales dans des sites à risques particuliers. Il s'est traduit ensuite par une table ronde dans chacune des régions françaises et la dernière va se tenir demain 5 décembre, ici à Lyon, et j'y participerai. J'ai assisté à une dizaine d'entre elles et mardi 11 décembre nous nous retrouverons à Paris pour une table ronde au niveau national, qui se tiendra au Ministère de l'Industrie et de l'Aménagement du Territoire, table ronde qui sera clôturée, très probablement par le Premier Ministre.


Après l’accident de Toulouse, des questions se sont posées, des cris ont été poussés tels que ‘’Plus jamais ça, ni ici, ni ailleurs’’. Peut-être …, mais il faut voir ce que représente l’industrie chimique en France et pour chacun de nous. La France est probablement le 3ème ou le 4ème pays au monde pour l’industrie chimique : 250.000 personnes y travaillent directement, 500.000 emplois y sont liés, la contribution au PIB doit être de l’ordre de 200 ou 300 milliards de francs. Tous les produits que nous consommons, nos vêtements, les médicaments que nous utilisons pour nous soigner, tous nos moyens de transport, toute notre vie est liée à cette activité chimique.


Alors comment peut-on interpréter ce cri du cœur de ceux qui ont vécu Toulouse ?


Difficile de leur répondre. La première réflexion que l’on peut faire est que le risque est évidemment inhérent à la vie humaine, comme l’a très bien rappelé le Commandant Bonjour : il n’est pas perçu de la même façon s’il est choisi ou s’il est subi. Finalement, tous les risques industriels qui sont intervenus en France, depuis 30 ans, ont fait moins de dégâts, moins de morts, beaucoup moins de blessés qu’un mauvais week-end de Pentecôte sur les routes françaises, y compris les conséquences matérielles que représentent les 15 à 20 milliards de francs que va coûter la réparation de Toulouse.

Théoriquement, il faudrait avoir un minimum de cohérence, mais c’est un problème de culture. Je pense qu’autrefois, et ça s’est très bien dégagé lors de ces tables rondes, la culture que nous avions par rapport aux risques industriels était du domaine de la fatalité, c’était la culture de la Mine – tous les ans, tous les 10 ans, tous les 20 ans, il y avait un gros accident sans parler de la catastrophe de Courrières qui au début du siècle dernier a fait 1100 morts dans le nord de la France. Ensuite, d’une façon ou d’une autre, on est passé à une culture d’une certaine indifférence. On vivait avec le risque, ici dans la région lyonnaise tout particulièrement, malgré les efforts du SPIRAL. Alors, après Toulouse, il faut que nous rentrions dans une nouvelle culture, celle de la connaissance responsable qui est une nouvelle dimension de la culture de sécurité. Dans ce domaine là, il faut voir qu’en France, nous avons très honnêtement un gros travail à faire. Je suis convaincu, aujourd’hui, que nos entreprises françaises sont très en retard en matière de culture de sécurité, par rapport aux entreprises de culture anglo-saxonne et je pense que dans nos comportements, nous avons encore beaucoup, beaucoup de progrès à faire.


Alors, comment inculturer quelque chose en France ? Quelle est la responsabilité des uns et des autres ? Est-ce que nous allons laisser tout cela aux médias ? Est-ce que les associations vont supporter par elles-mêmes toute cette responsabilité ou est-ce que nous allons travailler tous ensemble pour mettre en place cette nouvelle culture ?


C’est le souhait du Premier Ministre, et c’est ce qu’il a voulu faire par ce débat dans lequel chacun puisse parler, puisse s’exprimer, puisse apporter sa pierre à la construction d’un édifice, mais il est évident que ceci ne sera fructueux que si l’on abandonne le soupçon, la rumeur. On ne pourra réussir que si l’on travaille tous ensemble.


Le domaine, qui pour moi aujourd’hui, est le plus important, est celui de l’analyse du risque et de la définition du scénario que l’on va prendre en compte lorsque l’on va chercher à évaluer les conséquences d’un accident. Or, soyons honnêtes, jusqu’à présent, dans les analyses de risques, nous ne prenions pas le scénario majorant - à Toulouse, le risque d’explosion était évoqué dans l’analyse de danger pour que, tout de suite, on dise ‘‘les conditions d’exploitation de l’usine de Toulouse font que ce risque n’existe pas’’. Cependant, l’explosion a eu lieu. Et les événements du 11 Septembre nous montrent qu’il peut y avoir d’autres interventions qui créeraient ce risque majeur. Or le risque majeur avec une probabilité très faible n’est pas pris en compte, n’a pas été vraiment évalué et, à dire vrai, on ne sait pas très bien ce que l’on ferait dans ce cas-là : ce n’est absolument pas dans notre culture aujourd’hui en France.


Je crois que pour pallier cette insuffisance, il va falloir que nous développions ce que vous faîtes, c’est-à-dire une nouvelle discipline scientifique, universitaire : la cindynique. Il faut que nous y mettions beaucoup plus de moyens que ce que nous y mettons aujourd’hui. Il faut créer un tissu, une chaîne d’entreprises qui se consacrent à cette discipline et qui soient capables d’être les conseils ou les auditeurs des entreprises industrielles. Mon sentiment est que cet audit du risque industriel, pour lequel la plupart des gens pensent au contrôle de l’Etat, ce n’est pas à l’Etat de le faire, ce n’est pas aux services de l’Etat de le faire. Les entreprises sont responsables de leurs risques, elles doivent avoir, pour les plus grandes d’entre elles au moins, un service d’audit interne rattaché directement à leur président et à la Direction Générale. Il doit, en plus, y avoir un audit extérieur, permanent, dont les conclusions publiques permettront à chacun de se faire une idée de l’état du site industriel par rapport à la question du risque. Ceci va être très long, c’est toute une construction à faire et je réfléchis encore aux propositions que je ferai au gouvernement pour développer cette idée.

Le second point que je retiendrai c’est l’analyse du retour d’expérience, y compris sur les plus petits incidents jusqu’au quasi-accident. Je crois que l’une des forces du nucléaire c’est d’avoir créé cette agence de Vienne, où est rassemblée une base de données qui comporte tous les incidents du nucléaire, au moins dans le monde occidental. C’est une richesse extraordinaire, à partir de laquelle on a pu bâtir une stratégie de défense, de protection contre le risque nucléaire qui, quand même …, jusqu’à présent a fait ses preuves même face à des accidents majeurs comme celui de Three Miles Island.


Le retour d’expérience est très mal organisé et il faudrait donc le mettre en place, en France, mais surtout à une échelle au moins européenne. Ceci m’amène à vous parler aussi du rapport entre les sites industriels à risques et l’urbanisation. C’est une situation de fait aujourd’hui – il y a eu des implantations, relativement proches des grandes villes, qui se sont faites au lendemain de la première ou de la seconde guerre mondiale, alors que nous n’avions pas, à cette époque, la même perception du risque que celle que nous avons aujourd’hui. C'était le cas de Toulouse, de Rouen, du Havre et aussi de Lyon. Et puis, il y a le phénomène de l’urbanisation, qui a rattrapé ces implantations industrielles. D’une façon ou d’une autre, tout le monde est responsable de ce phénomène. Il ne faut pas chercher à faire porter le chapeau par les uns ou les autres, ni par les industriels, ni par les collectivités territoriales, ni par l’Etat : tout le monde a sa part de responsabilité.


Face à cette situation, on définit des périmètres de risques. Je vous fais part d’ailleurs aujourd’hui de mon très grand scepticisme après avoir entendu, dans une dizaine de tables rondes, la manière dont tout ceci est défini et calculé. Là encore, je crois que nous avons vraiment beaucoup de travail intellectuel à faire. Quand je vois un organisme d’Etat multiplier par 4 ou 5 les zones de risque entre deux analyses successives qu’il produit, je m’interroge à la fois sur les évaluations anciennes et sur les évaluations nouvelles : on manque de rigueur. Quand il va s’agir de traduire ces périmètres de danger par des stratégies de modifications dans le changement d’urbanisation, ce sera rudement difficile. Ce qui me rassure, c’est que si l’on met en place certaines stratégies de base et qu’on les tienne pendant longtemps, on pourra faire confiance à l’effet du temps. Si on maintient, par exemple pendant dix ou vingt ans, une stratégie, on aura probablement transformé les conditions du risque à terme. Je crois que la notion de temps est très importante. De la même façon, je pense que ces rapports entre les activités à risque et l’urbanisation ne peuvent pas être traités de façon centralisée. On ne peut plus aujourd’hui réagir à Toulouse comme à Lyon, Lille, Rouen ou Strasbourg et ceci pour longtemps. Ainsi, les instances d’arbitrage qui devront être mises en place, devront être décentralisées même s’il y a besoin d’un organisme qui assure une cohérence d’ensemble : le débat devra être, quand même, largement décentralisé.


Si on veut avoir des stratégies à long terme, il est certain qu’il faudra de l’argent.


D’où viendra-t-il ? Les formules "n'y a qu’à" - y a qu'à faire payer le pollueur, y a qu'à faire payer l'Etat, y a qu'à faire payer l'industriel - me paraissent sans avenir. Nous avons tous dans l’Histoire une part de responsabilité dans les situations que nous avons à gérer aujourd’hui, il faudra en tirer des conséquences au plan du financement de ces actions correctives : tout le monde devra y participer et en particulier les collectivités territoriales. Je pose alors la question de la taxe professionnelle : s’il n’y a plus d’industries à risque, il n’y aura plus de taxe professionnelle, alors si on veut garder l’industrie à risque, est-ce qu’il ne faut pas affecter la taxe professionnelle en priorité à la cohabitation avec ces industries à risque ?


Beaucoup de questions sont posées par ce débat. J’en tire une première leçon, qui est une leçon d’humilité, une très grande humilité. Nous ne savons pas tout, nous ne savons pas pourquoi il y a eu cette explosion à Toulouse, honnêtement je vous le dis, nous ne savons pas et nous n’avons aucune explication de cette explosion. Peut-être découvrira-t-on au travers de l’enquête une réaction chimique que nous ne connaissons pas aujourd’hui, comme cela a été le cas, il n’y a pas très longtemps : lors d’un petit accident survenu dans un centre nucléaire, on a découvert une réaction chimique que l'on ne connaissait pas. Ce dont je suis sûr, c’est que nous avons encore beaucoup de progrès à faire dans la cindynique, dans l’analyse des risques, et que nous sommes encore au balbutiement d’une science qui nous donnera une meilleure connaissance des phénomènes qui sont en jeu et surtout une meilleure possibilité de vivre avec.


Je crois beaucoup aussi au dialogue, au dialogue entre tous les partenaires, un dialogue, comme je vous le disais tout à l’heure, sans suspicion, sans rumeur, sans tabous, tous ensemble avec la volonté d’aboutir, car je crois que ce dialogue est la condition du progrès, et ce progrès nous y tenons tous car nous tenons à notre industrie et que nous tenons aussi à notre démocratie.

 

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